Turgot, le bon sens près de chez nous

Rédigé par hamlet le 16 octobre 2012

Anne-Robert Turgot
Michel-Étienne Turgot, fut nommé prévôt des marchands de Paris, par Louis XVI, en 1729. Son nom reste attaché au célèbre "Plan de Turgot", représentant Paris en vue cavalière.

De son mariage, il eut trois garçons, dont Anne Robert, qui fut appelé par Louis XVI au ministère de la Marine, en juillet 1774. Un moins plus tard, il passe aux Finances, comme contrôleur général. Il y découvre alors la situation catastrophique des finances publiques, à deux doigts de la banqueroute.

Il entreprend alors une série de réformes d'importance : réduction des pensions accordées par le Roi, libre-circulation des grains, remplacement de la corvée par un impôt dû par tous les propriétaires, notamment.

A peine arrivé aux finances, il écrivit au Roi Louis XVI, le 24 août 1774, un courrier qui garde toute sa pertinence et son bon sens aujourd'hui, tout en n'ignorant rien de l'impopularité que son programme allait susciter. Faisant preuve de courage, il l'appliqua néanmoins, ... et les privilégiés obtinrent son renvoi deux ans plus tard ! Bon sens et courage ont, depuis, déserté la politique.

Mais relisons Turgot...

"Votre Majesté a bien voulu m'autoriser à remettre sous ses yeux l'engagement qu'elle a pris avec elle-même, de me soutenir dans l'exécution des plans d'économie qui sont en tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, d'une nécessité indispensable. J'aurais désiré pouvoir lui développer les réflexions que me suggère la position où se trouvent les finances ; le temps ne me le permet pas, et je me réserve de m'expliquer plus au long quand j'aurai pu prendre des connaissances plus exactes. Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles :

Point de banqueroute ; Point d'augmentation d'impôts ; Point d'emprunts.

Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées. Point d'augmentation d'impôts, la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le coeur de Votre Majesté. Point d'emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l'augmentation des impositions. Il ne faut en temps de paix se permettre d'emprunter que pour liquider les dettes anciennes, ou pour rembourser d'autres emprunts faits à un denier plus onéreux.

Pour remplir ces trois points, il n'y a qu'un moyen. C'est de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait l'État à la banqueroute.

On demande sur quoi retrancher ; et chaque ordonnateur, dans sa partie, soutiendra que presque toutes les dépenses particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mais comme il n'y en a pas pour faire ce qui est impossible, il faut que toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de l'économie (...) Votre Majesté sait qu'un des plus grands obstacles à l'économie est la multitude des demandes dont elle est continuellement assaillie et que la trop grande facilité de ses prédécesseurs à les accueillir a malheureusement autorisées. Il est des grâces auxquelles on a cru pouvoir se prêter plus aisément, parce qu'elles ne portent pas immédiatement sur le Trésor royal. De ce genre sont les intérêts, les croupes, les privilèges ; elles sont de toutes les plus dangereuses et les plus abusives (...).

Tant que la finance sera continuellement aux expédients pour assurer les services, Votre Majesté sera toujours dans la dépendance des financiers, et ceux-ci seront toujours les maîtres de faire manquer, par des manoeuvres de place, les opérations les plus importantes (...) Je ne demande point à Votre Majesté d'adopter mes principes, sans les avoir examinés et discutés, soit par elle-même, soit par des personnes de confiance en sa présence ; mais quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d'en maintenir l'exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu'il est absolument impossible d'éviter en cette matière, quelque système qu'on suive, quelque conduite qu'on tienne (...).

J'ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus ; contre la foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces. On m'imputera tous les refus ; on me peindra comme un homme dur, parce que j'aurai représenté à Votre Majesté qu'elle ne doit pas enrichir même ceux qu'elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé à tromper, que peut-être j'encourrai sa haine par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre contre la vexation (...).

C'est avec ces sentiments que je suis avec le plus profond respect, Sire,
De votre Majesté
Le très humble et très obéissant Serviteur et Sujet.

Turgot."

Lire aussi : l'article de Causeur.

Classé dans : Histoire - Mots clés : dépense publique - 1 commentaire

1 commentaire

#1 • Steph • dimanche 05 février 2017 à 15:52

La vue de Turgot est certes très respectable, à ceci près d'un paramètre inconnu à l'époque : les agences de notation.

Ces agences disposent d'un pouvoir exorbitant : celui de "noter" l'économie d'un pays, ce qui détermine presque automatiquement les taux d'intérêt qui lui sont accordés.

Elle deviennent ainsi, dans les économies nationales déficitaires, un des leviers les plus puissants de chantage : qui maîtrise les agences de notation maîtrise le pays, avec la complicité des banques.

C'est pour cela que contrairement à Turgot, je pense que cette tutelle est intolérable pour un Etat, et qu'il est fondé, au nom de l'indépendance politique, à décréter soit une annulation de la dette, soit à utiliser l'arme de l'inflation.

Que vaut-il mieux : ruiner les actionnaires, comme l'a fait le pouvoir bolchevique en 1917, refusant d'assumer les emprunts Russes, ou de prélever directement les sommes nécessaires sur les comptes bancaires des particuliers, comme l'a fait l'Europe en 2013 ? Ayant personnellement tendance à préférer les revenus du travail à ceux du Capital, je penche pour les bolchevique plutôt que les Européistes !

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