Justine de La Barre

Rédigé par hamlet le 24 décembre 2013

Justine Sacco était la directrice de la communication d'IAC, un grand groupe de New York. Partant passer ses vacances de Noël en Afrique du Sud, pays dans lequel elle est née, elle poste un tweet sous sa propre identité : "Going to Africa. Hope I don't get AIDS. Just kidding. I'm white" (Je pars en Afrique. J'espère ne pas attraper le Sida. Je blague. Je suis blanche), éteint son smartphone, et embarque dans son avion.
 
Dix heures plus tard, elle atterrit au Cap, rallume son smartphone, et là, c'est la catastrophe. En son absence, son tweet a été repris par buzzfeed.com, et a suscité un tollé mondial d'indignations, de condamnations, d'insultes. Justine ferme ses comptes Twitter et Facebook, mais trop tard. Son employeur la licencie immédiatement, et efface son nom du site d'IAC, malgré ses excuses publiques.
 
A contrario, il faut apprécier la réaction primaire de la brute militaire sanguinaire et bornée qui commande l'opération Sangaris en Centrafrique, le colonel Jaron. Confronté au scandale également mondial de la photographie d'un de ses militaires portant sur l'épaule la devise "Meine Ehre heißt Treue", utilisée par la Schutzstaffel (SS) à partir de 1932, et dont l'utilisation est interdite en Autriche, celui-ci répondit : "On n'interviendra que lorsque les faits seront établis par l'enquête". 
 
On s'est beaucoup moqué de l'obscurantisme de la fin du XVIII° siècle, qui vit l'exécution du Chevalier de La Barre, en 1766, pour blasphème et sacrilège (il est en réalité fort probable qu'il fut la victime d'un magistrat corrompu, désirant se venger de sa famille). 
 
Très vite, soutenu par Voltaire, La Barre devint le symbole des victimes de l'intolérance religieuse, alors que notre époque éclairée présente cette célèbre citation "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire"* comme le manifeste intellectuel de la lutte pour la libre-pensée, fut-elle blasphématoire.
 
Force est de constater que le XXI° siècle ne fait pas vraiment mieux que le siècle de Louis XV : procès mené sans autre juge qu'une vindicte à demi-anonyme, insultes, absence de qualification de la faute, accusée sans possibilité de défense, et condamnation immédiate, non plus à mort, mais à la perte de son travail, voire au statut de nonêtre** par la suppression de son existence numérique, non seulement sur les réseaux sociaux, mais sur le site de son employeur. 
 
Si l'on considère que la condamnation de La Barre n'est pas le fait du sacrilège que le magistrat lui à fait endosser, et qui n'était plus passible de mort depuis 1666, mais que sa condamnation relève d'intrigues humaines et politiques, François-Jean de La Barre n'est pas un martyr de l'intolérance. Alors que dans le cas de Justine Sacco, il s'agit bien d'une condamnation pour blasphème. 
 
Technologie aidant, nulle opinion sacrilège ne passe désormais plus au travers des filets de l'orthodoxie. Il s'agit juste d'un changement de religion.
 
 
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* Cette citation est souvent attribuée à Voltaire, mais il s'agit d'un pur apocryphe.
** cf 1984, le célèbre roman d'Orwell

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