Macron, séductions et révulsions

Rédigé par hamlet le 18 juin 2017

Beaucoup d'éditorialistes se sont interrogés pour savoir vers où le président Macron voulait emmener le pays. La réponse est-elle si difficile ?

Du temps qu'il était ministre de François Hollande, Emmanuel Macron s'était distingué par une importante capacité de travail. Les images du jeune ministre, discutant pied à pied et point à point en commission parlementaire, ont marqué les mémoires. Travailleur appliqué mais ministre médiocre, son effort fut sanctionné en proportion inverse des trésors d'énergie qu'il avait dépensé : malgré son adoption par la force - l'utilisation à deux reprises de l'article 49.3 - il serait difficile de démontrer que le résultat global de la loi Macron I soit positif, quand il serait mesurable. A tel point que François Hollande en décida de remettre la loi Macron II aux calendes grecques. C'était prudent.

Pourtant, les plus réfractaires au charme envoûtant du nouveau Président ne pourront refuser de lui reconnaître une remarquable audace. Tenir - et réussir - le pari d'"En Marche", il fallait quand même oser. Ils lui reconnaîtront également, même si elle a été soutenue par le dernier cri des techniques numériques, une habileté peu commune en matière de communication. Emblématique, l'utilisation immodérée du mantra incantatoire "et en même temps", qui lui a permis de parler avec un égal bonheur à ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre. N'est-ce pas cela, "rassembler" ? Et quelle réussite que cette mise en scène de son entrée en fonction, le soir du 7 mai, dans la cour du Louvre, où il avait su utiliser les symboles qui parlent au vieux Pays, et retrouver des accents régaliens qu'on croyait oubliés.

Audace et habileté sont des qualités indiscutables de notre nouveau chef d'État. Pour autant, suffisent-elles ?

Certes, Emmanuel Macron, pendant la campagne présidentielle, a dit à peu près tout et son contraire, entre deux formules vides de sens, et quelquefois niaises. Et jusqu'à ce jour du second tour des législatives, il s'est gardé d'une surexposition médiatique, imposant aux candidats présentés par son parti de faire de même. Ce qui lui permet notamment de masquer l'amateurisme de certains de ses impétrants, et de capitaliser sur l'effet positif du raz-de-marée macronien de l'élection présidentielle. Les images se gravent aussi en creux.

Quelques promesses de campagnes ont été opportunément abandonnées, moins de deux mois après son élection. Ainsi en est-il de la singulière proposition d'un retour au service militaire, ou du moins d'un service militaire réduit à un étiage tellement bas - un mois - qu'il n'aurait pas eu grand chose d'un service, ni rien de militaire. Ainsi est-il possible de parler à l'extrême-droite (le service), à la droite (un seul mois), et à la gauche, qui n'était pas assez aveugle pour ne pas voir que le projet était impossible à réaliser, faute de l'encadrement humain indispensable, et des infrastructures militaires nécessaires, régulièrement aliénées depuis 1996. Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent.

Quelques affaires auront aussi été opportunément étouffées. Ainsi en est-il de Richard Ferrand. Si les costumes de Fillon lui ont valu une veste taillée sur mesure, les affaires immobilières de Richard Ferrand ont laissé de marbre enquêteurs, moralistes et autres gardiens sourcilleux de la moralité publique, réunis sous le haut-patronage de François Bayrou. Aucune enquête non plus sur les soupçons de détournement de fonds européens touchant ce même François Bayrou, mais aussi Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard. Et l'emploi de la femme de Bruno Le Maire ne fera pas non plus l'objet de remarques qui seraient déplacées. En France, monsieur, on respecte les dames.

Le thriller haletant de l'affaire Grégory, vieille de trente ans, concentrant l'attention des médias mainstream, il leur aura été impossible de s'interroger sur quelques sujets intéressants, comme par exemple, les possibles conflits d'intérêts entre l'actuelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn, et son statut d'ancienne salariée de laboratoires pharmaceutiques.Ou les approximations dans le casting des législatives : En Marche y avait adopté un processus de sélection tellement sévère que Manuel Valls n'avait pas pu en réussir les épreuves, ce qui n'a pas suffi à éliminer quelques candidats aux casiers judiciaires insolites, ou la présentation de candidats qui ne l'étaient pas, à l'insu de leur plein gré. Ou bien de revenir sur les propos peu amènes tenus par certains ministres du nouveau gouvernement au sujet du nouveau président, et la solidité de convictions qui en découle. Ou encore sur les curiosités des déclarations de patrimoine du Président, dont il est bien le seul à comprendre la cohérence, ou la liste des donateurs de sa campagne, qui doit être particulièrement intéressante.

Il faudra également pardonner à Emmanuel Macron d'avoir utilisé des poncifs éculés et quelque peu insultants, par son triple pèlerinage d'entre les deux tours de la présidentielle. Visage sombre, œil noir, et cravate de même couleur, il s'est rendu à Oradour, puis au mémorial de la Shoah, et enfin à l'endroit où un malheureux marocain, Brahim Bouarram, s'était noyé, poussé par des skinheads, à peu près la même époque que le petit Grégory. Ces démarches assez peu subtiles visaient à rappeler au peuple la noirceur extrême des électeurs de Marine Le Pen, tous fils de nazis, de gardiens de camps de concentration, et ratonneurs amateurs à l'occasion. Le premier tour avait démontré qu'il y en avait 11 millions, c'était énorme, et il y avait tout à craindre du risque que ces gens-là font peser sur la démocratie.

Tout cela, est-ce important ? Pas tellement. Car au delà de l'écume de l'actualité, sur les lignes essentielles, il n'y a aucune surprise à attendre du règne quinquennal d'Emmanuel Macron.

Sur l'Europe, la vision Macronienne, nourrie au mondialisme Bilderbergien (il en fait partie, comme Edouard Philippe ou Sylvie Goulard), va dans le sens d'une intégration toujours plus poussée. En témoigne son projet de budget Européen, qui conduirait, pour simplifier, à ce que les riches payent les dettes des pauvres, dans l'achèvement complet de la perte de la responsabilité budgétaire - ne parlons plus de souveraineté - des nations européennes. Il n'est pas certain que l'excellente Mme Merkel pousse la générosité de l'Allemagne jusqu'à régler les dettes de la Grèce.

Sur l'immigration, aucune modification n'est à attendre. A coups de pratiques discriminatoires, de lois "antiracistes", et d'"opérations de sauvetage", nous allons continuer à faire venir des Africains pour peupler nos banlieues, et demain nos villes. Dès aujourd'hui, la proportion de bébés de souche africaine naissant en Ile-de-France est de l'ordre de 60%. Dès aujourd'hui, les français de souche sont minoritaires, largement, dans certains départements. Cela n'inquiète pas le président Macron, qui, il est vrai, manque un peu de pratique en cette matière : à qui n'a pas d'enfant de son sang, si une telle expression est encore permise, le souci de l'avenir est moins angoissant.

Qui dit immigration parle d'identité. Ce qui n'est pas un sujet pour celui qui dit n'avoir jamais vu la culture française. Qu'il ne soit pas ici fait de mauvais procès : nul n'ignore qu'un certain nombre de chefs-d'œuvres de notre culture sont le fait d'artistes venus d'outre-France. Ce n'est pas de cela dont il s'agit : le problème du président Macron est qu'au fond, il n'est pas sûr qu'il soit Français. Car, nous serons d'accord, être français n'est ni une question de race, ni une question de papiers : or le président Macron est trop progressiste pour être seulement Français. Il est avant tout un concept, neutre et presqu'angélique, d'être humain global, homo economicus globalis, sans racines charnelles, en plus d'être un excellent acteur (il est vrai qu'il a eu la chance de bénéficier d'une remarquable professeur de théâtre). Avec lui, l'expression "les miens" devient un non-sens. Les siens, c'est tout le monde, puisqu'une fois la notion de frontière suffisamment oubliée, le monde n'est plus qu'un vaste espace global : je suis chez moi là où je pose mon sac à dos, ou ma valise Vuitton, selon les réussites sociales. C'est ainsi que tous deviennent apatrides.

S'il est une promesse de campagne qui sera respectée, ce sera celle de la hausse de la CSG. Au moment de l'élection de Giscard, en 1974, la France utilisait 33,5% de son PIB en dépenses publiques. Giscard avait péremptoirement estimé qu'au delà de 40%, le pays entrait en socialisme. Élégant, il s'était attaché à n'atteindre "que" le pourcentage de 39,4% à la fin du mandat qui a vu arriver Mitterrand. Aujourd'hui, nous en sommes à 53 ou 57%, selon les modes de calculs. Allez-vous croire que ces prélèvements extravagants soient le mal nécessaire à une meilleure répartition des richesses ? Que non : si en 1955 il fallait 29 ans à un ouvrier pour atteindre le niveau de vie d'un cadre, il en faut 166 en 2013*. C'est d'ailleurs le reflet de ce qui se passe au niveau mondial.

Si le Président Hollande a mis le pied à l'étrier au Président Macron, il y a un point sur lequel le Nouveau s'oppose à l'Ancien : celui de la Finance. Elle était l'ennemie jurée du premier, disait-il, tandis que le second y cultive de précieuses amitiés. Son message sur l'ISF, pour symbolique qu'il soit, est limpide : cet impôt révolutionnaire sera maintenu, mais les revenus du capital ne seront plus intégrés au calcul. Ce que l'on pourra excuser de la part de l'ancien banquier qu'il fut, tant il est naturel de montrer de la gratitude à son ancien employeur, et de l'amitié à ses anciens collègues. Mais plus loin, Emmanuel Macron n'a pas retenu dans ses objectifs prioritaires de réduire notre déficit budgétaire. Si la faiblesse des taux d'intérêt permet aujourd'hui que la charge de la dette ne soit pas encore au delà de nos capacités de remboursement (à elle seule, aux alentours de 50 milliards d'euros, elle est quand même le deuxième budget de l'État, derrière l'Éducation, et absorbe en totalité l'impôt sur le revenu), il suffirait d'un souffle, d'un rien, pour que ce souffle devienne le dernier soupir de l'économie française. En attendant, le poids de la parole politique diminue chaque jour, devant celle des créanciers.

Macron est discret sur le sujet du chômage. Il faut dire aussi que le chômage est utile : il ne faudrait pas qu'une pression trop forte sur le marché de l'emploi ne soit la cause d'un relèvement des salaires, qui rendrait notre pays moins compétitif. Il est également discret sur le nombre des fonctionnaires, leur productivité, leur niveau de rémunération et de retraite, et les avantages indus dont certains bénéficient, tandis que d'autres, au contraire, sont toujours parmi les damnés de la terre. Le dialogue social reste chose compliquée dans notre pays, le régime des ordonnances va permettre d'y pallier.

Sur les retraites, Macron s'est montré novateur : il a promis qu'il n'y aurait plus qu'un seul régime de retraite, et qu'un euro cotisé rapporterait la même chose au cadre supérieur ou au salarié de base. Mais que cela se traduirait par une baisse de leurs montants. Il est plus que probable que seule la seconde partie de cette promesse se réalise.

En matière sociétale, le Président, réputé très ouvert, est encore plus progressiste que ne le fut Christiane Taubira. Gérald Darma­nin, son ministre de l'action et des comptes publics, anciennement de droite, et maintenant ni de droite ni de gauche, bien au contraire, n'a pas tardé à se faire épingler pour des propos hostiles à la loi Taubira, qu'il avait tenus à l'époque nauséabonde ou il était porte-parole de Nicolas Sarkozy. Il n'est pas certain que les fantaisies érotiques conjugales racontées par Bruno Le Maire, du temps où il émargeait à l'UMP et s'essayait à la littérature, suffisent à calmer les nouveaux inquisiteurs, toujours prêts à brûler de l'homophobe ou à casser du sexiste.

Ce qui change, ce sont les codes, les apparences, le discours, et le personnel politique. C'est l'apparente jeunesse. Macron est une sorte de réincarnation de Giscard, qui en son temps avait séduit la ménagère comme le manager, avec les mêmes arguments, pour aboutir au désastre que l'on sait. Ce qui ne change pas, c'est la ligne de fond, tant qu'il est vrai qu'il faut que "si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change". Jacques Attali a eu cette appréciation sévère : « De quoi Emmanuel Macron est-il le nom ? − Du vide. Du vide de la politique française. Il n’incarne que le vide de cette gauche qui veut à la fois être au pouvoir et ne pas y être parce qu’elle déteste la gauche de gouvernement. Il est de ceux qui rêvent que la gauche ne soit pas au pouvoir. Emmanuel Macron a un talent fou… Si seulement, il se saisissait d’un programme… »

Les seuls domaines où une amélioration est certaine, en dehors du cynisme politique, ce sont ceux de la communication et de l'image, dont Emmanuel Macron maîtrise parfaitement les codes. Ce qui est à la fois une force, et une faiblesse, car si la victoire d'Emmanuel Macron est due essentiellement à ce savoir-faire et à l'unanimité flagorneuse des médias mainstream, s'il s'avise de dévier de ce que veulent de lui les propriétaires de ces mêmes médias (une dizaine de personnes qui se connaissent et ont des intérêts convergents), l'arme de son succès pourrait aussi devenir la cause de sa chute.

Il reste à reconnaître que la France est maintenant beaucoup mieux représentée par ce Président juvénile au visage angélique, illuminé par un sourire irrésistible, plutôt que par le précédent qui, en plus de faire tomber le pluie, nous infligeait sa cravate de travers, ses manches de chemise tire-bouchonnées, et sa démarche embarrassée de pingouin égaré sur la banquise. Emmanuel Macron a bien compris, à juste titre, qu'une certaine verticalité était nécessaire au pouvoir, qu'il lui fallait renouer avec son antique sacralité, à tel point qu'il avait osé l'idée d'un "président jupitérien". Le lendemain de son élection, certains se sont étonnés qu'il ne guérisse pas les écrouelles. S'il est un peu jeune encore pour endosser le costume du dieu des dieux, force est de reconnaître qu'Emmanuel Macron a quelque chose d'un prince : il n'est pas impossible que ce soit celui du mensonge.

*L'express n°3441 du 14 au 20/06/2017
** Challenges, interview du 13/05/2016

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Anacyclose, le retour

Rédigé par hamlet le 04 mars 2017

"Historia est magistra vitae"(1) : c'était écrit en gros sur la première page de mon cahier d'Histoire de 6ème. Avant-hier...


C'est Platon qui formalisa le premier (dans La République, 315 avant JC) une théorie sur la succession des formes de gouvernement. Plus tard, elle fut développée par l'historien Polybe (200, 118 av. JC), illustrée par Cicéron (De Republica, 54 av JC), reprise 1500 ans après par Machiavel (1469-1527) puis par Rousseau et quelques auteurs plus modernes. N'ayant rien perdu de sa pertinence, elle témoigne qu'au fond, depuis ces 2300 ans, l'homme n'a qu'assez peu varié dans ses ressorts fondamentaux. Mais de quoi s'agit-il, qu'est-ce que l'anacyclose ?

Le terme d'anacyclose était employé par les astronomes Grecs, qui avaient constaté que le mouvement des étoiles les faisaient revenir de manière cyclique à leur exacte position de départ. L'analogie politique construite par Polybe tend à démontrer, de la même manière, que l'histoire des sociétés passe par six phases successives, pour revenir à la première, dans une succession déterminée.

L'organisation de la société n'est jamais le résultat du hasard, mais le plus souvent l'expression de règles qui 'appliquent à travers les contraintes de circonstances qui s'appliquent à elle. Ainsi, dans une société en crise profonde survient mécaniquement un homme providentiel, profitant du désordre de la crise pour s'emparer du pouvoir. Bien que porté, soutenu, protégé par les combattants du moment, il va user du pouvoir à titre personnel : la première phase est la monarchie.

Hélas, "tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser [...] il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir" (De l'esprit des Lois. Montesquieu 1748). C'est ainsi que le monarque, usant de l'arbitraire et de l'excès, fait glisser la monarchie vers la tyrannie.

Dans une tyrannie, ceux qui sont proches du pouvoir vont alors, faute de pouvoir le prendre, exiger de le partager. C'est le passage à l'aristocratie, "gouvernement des meilleurs", d'abord d'épée, puis de robe : "Cedant armae togae" (2) (Cicéron) : le légalisme devient l'outil de l'égalité.

Avec le temps la société se structure, les jalousies et les appétits augmentent, il faut composer avec ceux qui représentent une autre forme de pouvoir : les riches (la ploutocratie), les scientifiques et techniciens (la technocratie), les anciens (la gérontocratie), les travailleurs (Corporations, Unions syndicales), les médias (la médiacratie). L'alliance des uns et des autres mène à la quatrième étape, l'oligarchie : les forts, les riches, les intelligents, les expérimentés, les faiseurs d'opinion décident, en se recommandant d'un intérêt général qu'ils prennent soin de définir au mieux de leurs besoins.

Les éléments qui fondent le pouvoir de l'oligarchie ne parlent pas à l'âme des peuples. Aussi est-elle amenée à compenser ce déficit par des représentations symboliques (arbres, drapeaux, monuments, tombes) utiles pour maintenir sa prééminence. Pour "souder les équipes", elle est même prête à tuer le père (le monarque). L'efficacité de ces substituts n'étant pas éternelle, l'oligarchie décide alors de donner ou de laisser prendre au peuple, une partie du pouvoir en veillant à en perdre le moins possible. Elle glisse alors vers la démocratie, "le pire des systèmes à l'exception de tous les autres", selon Churchill, ou "le pouvoir pour les poux de manger les lions", selon Clémenceau. 

L'étape démocratique peut prendre diverses formes, de la démocratie directe Athénienne à la démocratie plus ou moins participative d'aujourd'hui, parée de telles vertus qu'il serait facile de l'imaginer comme un régime idéal, alors qu'elle n'est qu'un moment de l'évolution politique des corps sociaux. 

La démocratie finit elle aussi par ne pas durer, et dégénère vers l'ochlocratie, qui n'est plus le pouvoir du peuple (démos) mais de la foule (ochlos). La distinction, étudiée par Jean-Jacques Rousseau (le Contrat Social), est assez subtile : si l'essence de la démocratie est la recherche de la volonté générale, l'ocholocratie se cantonne aux intérêts des foules, et non de la population toute entière. L'État devient alors "la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde" (Frédéric Bastiat). Il en résulte un chaos général, qui ne pourra être maîtrisé par un homme providentiel, Napoléon 1er, Napoléon III, Clémenceau, ou de Gaulle, qui remettra l'anacyclose dans sa phase première.


Bien sûr, ces étapes ne se trouvent pas à l'état pur dans la nature, car d'une part les limites ne sont pas définies avec précision (par exemple, qui peut dire quand se termine la monarchie et commence la dictature ?), et elles ne s'excluent pas mutuellement (par exemple, certaines oligarchies peuvent subsister dans une démocratie).

Cependant, il peut être admis que la France parcours depuis quelques législatures les derniers stades de l'anacyclose. A cet égard, la fulgurante ascension d'Emmanuel Macron est symptomatique : soutenu par un système médiatique extrêmement puissant, avec une unanimité dont il ne reste plus d'exemple ailleurs qu'en Corée du nord, ce post-adolescent sans grande épaisseur humaine, avec un bilan gouvernemental particulièrement médiocre, qui n'était à l'origine qu'un pion dans une tactique imaginée par l'ancien président pour affaiblir ses adversaires, va devenir notre prochain dirigeant, principalement pour son physique avantageux et sa capacité, en toutes circonstance, à être d'accord avec cellzéceux de l'ensemble des parties, bien au contraire.

Selon Polybe, cette phase va donc nous mener à un chaos, qui devrait déboucher sur un retour au premier cycle de l'anacyclose.

(Merci à JBD)

1 "L'Histoire enseigne la vie" ou encore "le passé éclaire le futur" (Cicéron)
2 "Que les armes cèdent à la toge"
2 Voir à ce sujet : Totem et Tabou S. Freud

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L'attentat de la rue Nicolas-Appert

Rédigé par hamlet le 11 janvier 2015

L'attentat de Charlie Hebdo met en lumière les problèmes posés par l'Islam, en France mais aussi dans le monde.
Attentat Charlie HebdoLe 7 janvier 2015, deux individus font irruption dans les locaux de Charlie-Hebdo, à l'heure de la conférence de rédaction et tuent douze personnes, dont huit collaborateurs du journal et deux policiers, aux cris de « Allahou Akbar ». Ils réussisent à s'enfuir, et se retranchent dans une imprimerie à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne). Parallèlement, un individu réalise une prise d'otage dans une supérette kasher de Paris, tuant quatre israélites. Aux deux endroits, les forces de police donnent l'assaut et abattent les tueurs. 

S'ensuit une avalanche de réactions de toutes les autorités civiles et religieuses. Puis l'organisation d'une manifestation à Paris, le 11 janvier. En présence d'une cinquantaine de chefs d'Etat, François Hollande déclare que "Paris est aujourd'hui la capitale du monde. Le pays tout entier va se lever vers ce qu'il a de meilleur". Ce 11 janvier, tout le monde est Charlie. Ou presque.

Depuis de nombreuses années, personne en France n'ignorait qu'un jour, cela allait arriver. Ce qui était ignoré, c'était seulement le jour, et la cible. En témoigne le dispositif Vigipirate actuel, déployé dès 1991. Et nous connaissions également la nature de la menace, en l'occurrence un islam radicalisé, dont la progression est observée attentivement par les services de sécurité intérieure, qui ont déjoué discrètement de nombreuses tentatives terroristes ces dernières années.

Si l'on en croit l'opinion dominante, les pires racistes islamophobes sont Zemmour, Dieudonné, Soral, Camus, la famille Le Pen, et tout ce qui, de près ou de loin, peut être assimilé à l'extrème droite et à des opposants au "vivre-ensemble". C'est bien à ce titre que le parti de Marine Le Pen a été exclu des manifestations d'unité nationale autour des "valeurs de la République". Mais au lieu de ces monstres, les tueurs ont choisi pour cible les collaborateurs d'un journal à la gloire éteinte, tirant péniblement à 30.000 exemplaires. Certes le fond de commerce de Charlie était l'irrévérence vis à vis des musulmans, comme des chrétiens ou des juifs, mais personne ne se serait risqué à leur faire un procès pour islamophobie. Les réactions officielles auraient été probablement plus embarrassées si les terroristes avaient fait un choix plus conforme à la logique, en abattant Zemmour ou Marine Le Pen, par exemple.

Les méthodes du terrorisme évoluent, passant de l'utilisation des moyens exceptionnels du 11 septembre à des moyens économiques, vidéos de décapitations, ou utilisation de tueurs amateurs à Toulouse. Rue Nicolas-Appert, nous sommes face à un commando léger, mais de tueurs aguerris : ils agissent sans précipitation (prenant le temps d'identifier leurs cibles avec certitude), maîtrisant sans difficulté la protection policière dont bénéficiait Charb, avec précision (ils tirent au coup par coup, et les impacts de balles sur la voiture de police sont remarquablement groupés), et dans une cynique indifférence (ils abattent froidement, d'une seule balle tirée en courant, un policier à terre). Un point reste à améliorer, cette habitude curieuse, comme dans le cas du 11 septembre, de se munir de papiers d'identité et de les abandonner sur place. Il reste qu'avec seulement deux personnes et très peu de moyens, ils ont créé un choc comparable à celui du 11 septembre. 

Si les moyens changent, la stratégie reste apparemment la même : il s'agit de créer une fracture, ou de l'accentuer, entre la faction française plus ou moins hostile à l'Islam, et celle des musulmans, estimée à 7 millions par Dalil Boubakeur. Déjà, des violences islamophobes ou francophobes, ou des actions de piratage menées par des activistes islamistes. Piège simple, mais qui a fait la preuve de son efficacité par le passé, notamment en Algérie. Difficile de dire quelle sera la prochaine cible : peut-être un lieu israélite, mais plus vraisemblablement tout objectif susceptible d'accentuer cette fracture.

Pendant que Paris s'autoproclamait capitale mondiale et pleurait ses caricaturistes, personne n'a eu de pensée pour Raif Badawi, en Arabie Saoudite, et personne n'a porté de pancarte "Je suis Asia Bibi". Pas un mot pour l'attentat de l'avant-veille : dans un marché bondé de Maiduguri, au nord-est du Nigeria, une bombe attachée sur une fillette d'une dizaine d'années a tué vingt personnes et en a blessé grièvement dix-huit autres, qui n'avaient rien demandée, ni insulté personne. Auteur présumé, Boko Haram, secte d'inspiration salafiste qui commet meurtre sur meurtre et enlèvement sur enlèvement au Nigeria. D'après Amnesty International, ils y ont tué au moins 2000 personnes ces six derniers mois. Personne n'a parlé des Irakiens, qui fuient les tueurs et les violeurs de l'Etat Islamique. Ils ont une branche en Libye, aussi, qui y comment les mêmes exactions, et vient de tuer deux journalistes tunisiens. Pas de manifestation pour les 132 enfants tués en Afghanistan par les talibans. Personne n'a manifesté pour les Syriens, où les djihadistes ont remis en honneur la crucifixion pour ceux qui refusent de prononcer la chahada (profession de foi musulmane). Et la Somalie. Et la Corée du Nord. Et tant d'autres...

L'UOIF, comme le CFCM, ont produit des communiqués condamnant ces attentats. Cependant, aucun de ces deux communiqués d'organisations confessionnelles n'affirment formellement que l'acte est contraire à l'Islam ou aux volontés du Prophète. Le bât blesse à l'endroit de certaines sourates, qui sont littéralement des appels au meurtre. Tant que l'Islam n'aura pas réglé le problème d'interprétation de ces sourates, nous aurons d'autre Charlie, et ce n'est pas le nihilisme occidental qui pourra les aider. Voix exceptionnelle autant que courageuse, le Maréchal-Président Al Sissi, devant une des plus prestigieuses instance intellectuelles musulmanes, la mosquée Al-Azhar, venait d'appeler le monde islamique à réfléchir sur une adaptation urgence du discours islamique. Sans commentaires de la part des instances musulmanes sur le sol de France.

En attendant, que faire de l'Islam en France ? Au lendemain de cette manifestation monstre, la France va chercher des réponses. Avec des contraintes qui n'existaient pas il y a quarante ans. Eu égard au courage et à la créativité de notre classe politique, engluée intellectuellement dans un nihilisme stérile, il est probable que ces réponses ne soient que des ajustements paramétriques des réponses précédentes : plus de dispositifs sécuritaires, et moins de libertés. Mais comme en face, les curseurs bougent plus vite, nous aurons d'autres Charlie tant que nous ne nous intéresserons pas aux causes. C'est dire si tout optimisme est déplacé pour les années qui viennent.

Alors c'est bien, d'être Charlie. Moi, c'est France, et c'est Liberté.

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Guerre des sexes : la lutte continue

Rédigé par hamlet le 27 janvier 2014

L'égalité hommes/femmes est un sujet dont rien que l'énoncé peut susciter des foudres : pourquoi ne devrait-on pas parler, plutôt, d'égalité femmes/hommes ? Même la grammaire vient approfondir le caractère tragique de ce dilemme, puisqu'aucune solution égalitaire, et qui ne fasse pas rire, n'a encore été trouvée à la règle qui veut que le masculin l'emporte dans tous les cas sur le féminin.

S'étant saisi de cet épineux problème, sous le haut-matronage de Najat Vallaud-Belkacem, et la collaboration active de l'aile écologiste du parlement, les députés ont voté ce 24 janvier, un projet de loi "pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes" (en gras dans le texte).

A sa manière, Sacha Guitry avait subtilement saisi la difficulté de ce sujet : "J'admettrais facilement que les femmes nous sont supérieures, si seulement elles cessaient de se prétendre nos égales". Subtile, Vallaud-Belkacem l'est beaucoup moins.

Les esprits mal-pensants - il en existe - ne manqueront pas de gloser sur l'intitulé du texte, qui, au lieu de ne prévoir qu'une égalité "frelatée", ou "d'apparence", comme celle qui prévalait avant, prend bien la peine de préciser que celle-ci est une égalité "réelle", enfin ! Les intitulés de textes de lois surprennent souvent, par leur grandiloquence, leur naïveté, ou leur ridicule.*

Les esprits logiques, eux, observeront que cet intitulé, au lieu d'égalité entre les êtres humains, parle d'une égalité entre les femmes et les hommes, reconnaissance implicite d'une différence, tout en inversant l'ordre traditionnel des termes, et en oubliant les trans-genres. Option tout aussi sexiste que la précédente, il est difficile d'y voir un progrès.

En réalité, ce texte à l'intitulé immodeste prévoit d'une part un certain nombre de variations techniques des dispositions du Code de Santé publique, dont il est difficile d'imaginer qu'ils puissent changer la face du sexisme traditionnel, et d'autre part, d'autres dispositions moins anodines dans leur portée sociétale, et dans leur effet clivant.

Article 1 : le décor

Il n'est pas inutile de citer l'article 1 de la loi in-extenso, car il plante le décor d'une manière non-équivoque : 

"La politique pour l’égalité entre les femmes et les hommes comporte notamment : 
1° Des actions de prévention et de protection permettant de lutter contre les violences faites aux femmes et les atteintes à leur dignité ;
2° Des actions destinées à prévenir et à lutter contre les stéréotypes sexistes ;
3° Des actions visant à assurer aux femmes la maîtrise de leur sexualité, notamment par l’accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse ;
4° Des actions de lutte contre la précarité des femmes ;
5° Des actions visant à garantir l’égalité professionnelle et salariale et la mixité dans les métiers ;
6° Des actions tendant à favoriser une meilleure articulation des temps de vie et un partage équilibré des responsabilités parentales ;
7° Des actions visant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales ;
8° Des actions visant à garantir l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes et leur égal accès à la création et à la production culturelle et artistique ainsi qu’à leur diffusion ;
9° (Supprimé)
10° (nouveau) Des actions visant à porter à la connaissance du public les recherches françaises et internationales sur la construction sociale des rôles sexués.

Il s'agit donc, d'une part, de mesures uniquement destinées à améliorer la condition des femmes, censées vivre dans un modèle patriarcal oppressif, et d'autre part, de mesures touchant aux consciences individuelle : "lutte contre les stéréotypes" et diffusion des théories sur le genre (10°). 

L'égalité réelle a comme un petit goût de revendications communautaristes revanchardes...

Confusion des rôles

Si nul ne saurait contester à l'Etat le devoir de lutter pour la justice, la sécurité des citoyens, ou la prospérité du pays, quand il se donne pour devoir de lutter contre les stéréotypes, il est permis de rester méfiant. En effet, désigner les "mauvais" stéréotypes pour les remplacer par des "bons", relève davantage de la propagande que de l'éducation, les vérités sociales défendues par les Etats n'étant que rarement éternelles. Plus loin, confondant son rôle avec celui d'un conseiller conjugal, il se charge de devoir réglementer l'organisation de la vie des couples, et d'imposer un quota de responsabilités. Au secours ! Enfin, confondant son rôle avec celui d'un organisme scientifique, il veut informer le public sur les théories du genre. Or l'expérience montre que l'information dispensée par les Etats n'est que rarement objective.

Un peu plus loin, à l'article 16, la loi "pour l'égalité réelle entre les hommes et les femmes" fait obligation au CSA d'assurer le respect du droit des femmes (et pas des hommes), imposant à tout services de télévision et de radio national, "à contribuer à la lutte contre les préjugés sexistes et les violences faites aux femmes en diffusant des programmes relatifs à ces sujets". S'il ne s'agit pas de propagande gouvernementale, il va devenir difficile de définir ce terme.

Cette disposition se complète de l'obligation pour les écoles de formation des journalistes (elles sont indépendantes, et leur contenu pédagogique n'est pas fixé par l'Etat) de "comprendre un enseignement sur l'égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes, les images dégradantes, les violences faites aux femmes et les violences commises au sein des couples". Les écoles n'ont pas apprécié.

L'article 17 renforce, lui, la délation, étendant le "dispositif de signalement de contenus illicites par les fournisseurs d'accès à internet et les hébergeurs de sites aux faits d'incitation à la haine en raison du sexe, de l'orientation sexuelle ou du handicap et aux faits de diffusion d'images de violence." La précision du texte va jusqu'à interdire les concours de beauté pour les "enfants de moins de 16 ans" : deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende. Rien, en revanche, sur le mode de répudiation public des maîtresses par les représentants de la nation.

Assez curieusement, aucune disposition visant à restreindre la pornographie sur le net, ou même d'en protéger les "enfants de moins de 16 ans" n'est prévue par le texte, aucune atteinte à la dignité des femmes n'ayant été relevées par la ministresse des droits de ces mêmes femmes. Tout est prévu pour sanctionner une image présumée sexiste, mais rien n'est prévu pour sanctionner une image qui ne laisse aucune ambiguïté sur la considération dans laquelle est tenue l'actrice par son partenaire. Probablement, le nombre de sites délivrant des images dégradantes n'est pas en nombre suffisant pour justifier de la même interdiction que les concours de mini-miss, beaucoup plus nombreux ?

IVG : un accès facilité

La situation de détresse prévue par la loi Veil de 1975 comme justification à l'IVG (interruption volontaire de grossesse, ou avortement), a été supprimée. Axelle Lemaire, auteur de cette suppression, la défend par des motifs hautement abscons (dossier de recherche sur ce lien). 

Il est bien difficile de soutenir que cette suppression ne va pas dans le sens d'une banalisation d'un acte dont personne n'oserait dire qu'il est anodin, sans pour autant avoir le courage de dire pourquoi.

Le sens de cette suppression est renforcé, dans le même article, par l'extension du délit d'entrave à l'IVG "au fait d'empêcher ou de tenter d'empêcher l'accès à l'information sur l'IVG" : ce genre de formulation, très imprécise, s'appliquerait-il, par exemple, aux établissements confessionnels d'éducation qui n'aborderaient pas le domaine de la vie avec les vues estampillées par l'Etat ?

En revanche, le texte ne prévoit aucunement d'améliorer le système d'aide à celles qui, ayant le courage de braver la pression familiale ou étatique, souhaiteraient ne pas avorter, ni d'améliorer les dispositifs d'accès à l'adoption pour les nombreuses familles qui souhaiteraient y recourir.

La mort du "bon père de famille"

L'expression "en bon père de famille", suite à un amendement déposé par les écologistes, a été supprimée, et remplacée par "raisonnablement" dans ses quinze occurrences d'utilisation dans le code civil.

S'il est évident que demander à une bailleuse de "jouir du bien en bon père de famille" est un cas d'emploi discutable (mais qui avait déjà été remplacée par la loi Quillot de 1982), les motifs exposés par ces élus sont affligeants : "Issu du latinisme « bonus pater familias », [...] c’est une expression désuète qui remonte au système patriarcal. Régulièrement incomprise par les citoyennes et les citoyens, elle pourrait pourtant être facilement remplacée." Il est à se demander où ces gens vivent, sous quelle législature un système patriarcal aurait été en vigueur en France, et s'ils prennent vraiment les citoyens pour aussi stupides que cette expression soit "régulièrement incomprise".

Quoi qu'il en soit, le texte du Code Civil, qui lui remonte au système impérial, vert lui aussi, a été revu, pour le plus grand bien de l'égalité des sexes.

Substitution du nom marital par le nom de naissance

Bien que, selon la loi du 6 Fructidor de l'an II, "aucun citoyen ne pourra porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance", les administrations utilisaient le nom du conjoint dans les correspondances avec les femmes mariées, ne faisant rien d'autre qu'adopter la convention utilisée par l'unanimité des citoyens. L'administration, toutefois, insérait dans ses formulaires une case à cocher qui permettait à toute femme mariée de demander à ce que son nom de naissance soit employé en lieu et place de son nom marital.

Suite à cette "loi pour une réelle égalité entre les femmes et les hommes", cette case sera inversée : il faudra désormais que les femmes mariées le demandent, pour que leur nom d'usage, qui est actuellement à 90% celui de leur conjoint, soit remplacé par leur nom de jeune fille. 

En cela, Vallaud-Belkacem ne fait que prolonger Fillon, dont une circulaire de 2012 avait imposé de supprimer les termes "mademoiselle" et "nom de jeune fille" des formulaires administratifs.

So what ?

Certains ne verront dans ces changements que des modifications mineures, sans importance, des gages que le président est contraint de donner à son aile verte, ou aux délires communautaristes de son ministre. Peut-être.

D'autres seront indignés par cette pression de l'Etat à formater les consciences, et à modeler les civilisations, en l'occurrence la notre, dans une irresponsabilité habituelle : ces modifications sont à longue portée, alors que dans seulement dix ans, plus personne ne saura qui a été ministre de la famille, pardon, du droit des femmes. Que l'Etat joue sur les curseurs de longueur, d'attribution, ou d'indemnisation de congé parental, libre à lui. Qu'il les présente comme des "mesures-phares", des "chocs de simplification", ou des "pactes de responsabilité", pourquoi pas, chacun est libre d'y croire. Mais qu'il prétende imposer, au nom de la lutte contre des modèles normatifs qu'il affirme être désuets, d'autres modèles normatifs, qu'il affirme être "modernes", ou "dans le sens de l'histoire", restera toujours impossible à accepter à un esprit libre.

Car enfin :
  • au sujet de l'IVG, dans un Etat qui en assure une promotion active dès le plus jeune âge, via le ministère de l'éducation nationale, est-ce bien une libération des femmes que de vouloir pour elles, à tout prix et en permanence, l'IVG pour tous ?
  • alors que les écoles de journalistes sont libres, et que la responsabilité éditoriale des médias est supposée entière, de quel droit l'Etat imposerait-il un quota de sujets réservés ? Aujourd'hui l'égalité réelle, demain quoi d'autre ?
  • aucune nécessité pratique, et certainement pas une volonté des citoyens, ne justifie la suppression de l'expression "bon père de famille". Est-ce pour le bien des familles, que cette image est volontairement détruite ?
  • de même, aucune nécessité ni aucune demande démocratique ne justifie l'adoption par l'administration d'un usage inverse de celui de 90% des femmes mariées. L'imposer est l'expression d'une volonté, parfaitement cohérente avec les intentions exprimées aux articles 16 et 17 de la loi, mais revient-il à l'Etat de vouloir normaliser les comportements et les consciences vers le modèle civilisationnel labellisé par un ministre de passage, de plus est très fraîchement acculturée ?

Dans un interview à France TV Info, Claudie Baudino, spécialiste des questions de genre, explique pourquoi elle est satisfaite de cette loi pour l'égalité réelle entre les hommes et les femmes : "Ce vote va dans le sens de l’Histoire. D'une certaine manière, le terme de "bon père de famille" venait inscrire dans la loi l'inégalité entre les femmes et les hommes : celui qui gérait une chose en "bon père de famille" ne pouvait être que l'homme, le chef, celui qui détenait l'autorité. Cette évolution entérine la volonté d'égaliser les rôles des femmes et des hommes dans le mariage."

Car il s'agit bien de cela : ce qui reste de cette loi, ce ne sont pas les variations techniques du code de la santé publique dont Baudino n'a que faire, pas plus que tout citoyen normal. Ce qui reste, ce sont ces déconstructions sournoises et volontaires d'une société où, effectivement, l'homme et la femme avaient des rôles distincts, dans un certain ordre consacré par la pratique inscrite dans l'histoire, certes imparfaite, de la civilisation, et, pourquoi ne pas le dire, dans une certaine hiérarchie. Il faut être naïf pour y voir un quelconque "sens de l'histoire" (et pourquoi pas le père Noël, non plus ?) : le sens de cette histoire, c'est la volonté obstinée et le travail d'élus, d'agents d'influence, d'associations, de médias, qui ne sont pas mandatés pour cela, et la réduction au silence des autres.

Le problème de cette déconstruction, c'est qu'elle construit quelque chose d'autre : une société où femmes et hommes deviennent des concepts indifférenciés. Ce qui veut dire, dans les choses terre à terre, qu'ils sont chargés au même titre de la guerre et du repassage, de la cuisine et du bricolage, de l'autorité et de la tendresse, des soins et du jardin, de la voiture et de la déco, de la cave et du frigo. Qu'ils chercheront tous deux, chaque soit et chaque matin, à établir leurs territoires, ce qui ne se fait pas sans conflits. Que l'Etat organise leur indépendance, et la précarité de leur relation. 

Ils sont enfin réellement égaux. Indépendants. Libres. Rivaux. Séparés. En guerre.

Mais le ministère des droits des hommes va mettre en place des mesures correctives.

C'est chouette, l'égalité.



________________________

* Par exemple celle ci : "Proposition de loi visant à mettre en place un dispositif de réduction d'activité des moniteurs de ski ayant atteint l'âge d'ouverture du droit à une pension de retraite, afin de favoriser l'activité des nouveaux moniteurs, adoptée en 1re lecture, après engagement de la procédure accélérée, par l'Assemblée nationale le 21 janvier 2014"



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Quenelle ou boudin noir ?

Rédigé par hamlet le 05 janvier 2014

On ne parle que quenelle, en ce moment, en France, Léonarda ayant fini de passionner les éditorialistes. Sic transit gloria mundi...

Il s'agit maintenant de faire taire Dieudonné M'bala M'bala, car son genre d'humour ne conviendrait pas bien aux valeurs de la République. Or ces valeurs, et c'est là que cela pose un problème, expriment un certain nombre de principes concernant la liberté d'expression, la créativité artistique, la liberté de réunion, formalisés dans un corpus législatif touffu, mais sans équivoques : il est absolument permis, en France, de donner des spectacles, même de très mauvais goût, et même très choquants.

C'est bien au nom de ces principes, et de ces lois, qu'ont pu se tenir des expositions comme "Piss Christ", des spectacles comme "Golgota Picnic", ou "Sur le concept du visage du fils de Dieu", pour ne prendre que les derniers qui ont créé polémique, non seulement parce qu'ils bénéficiaient de subventions publiques et de protection policière, mais également parce qu'ils ont pu être jugés profondément insultants, voire blasphématoires, par une partie de l'opinion.

Ce droit au mauvais goût ou à la provocation est contesté aux spectacles de Dieudonné, au motif que ses cibles habituelles sont majoritairement juives, et le rendraient passible des sanctions prévues par la loi du 29 juillet 1881, la loi 72-546 du 1er juillet 1972, la n° 90-615 du 13 juillet 1990, les dispositions du nouveau Code pénal de 1997, les lois n°2003-88 du 3 février 2003, 2004-204 du 9 mars 2004, et 2004-575 du 21 juin 2004, sans parler des conventions internationales (plus de détails sur le site du CRIF). Toute la difficulté consistant, lorsque quelqu'un dit que Lévy est idiot, à évaluer si l'insulte est liée au fait que Lévy soit juif, ou que Lévy soit idiot. Il reste, bien sûr, que c'est une insulte. Plus subtil, le fait de dire que Lévy est coupable, individuellement ou collectivement, d'une quelconque imperfection peut également conduire au procès pour antisémitisme, puisqu'il peut être estimé que c'est en raison de sa judéité que cette imperfection est dénoncée. On voit que ce terrain est délicat, mais il n'en reste pas moins que la France est l'un des pays les moins racistes du monde.

Élément emblématique de l'univers de Dieudonné, le geste dit "de la quenelle", qui signifierait, selon certains, la volonté de porter les derniers outrages aux victimes de la Shoah, tandis que d'autres y voient un geste anti-système, qui cartonne d'autant plus que la polémique est entretenue au plus haut niveau : la garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur fulminent, ce dernier publie des circulaires, et va même jusqu'à envisager d'interdire ce geste, ce qui serait une première amusante et absurde (dois-je avouer que j'en rève ?!), et qui n'a pas manqué de susciter quelques pamphlets ironiques.

Le communiqué du Ministère de l'Intérieur daté du 27/12 publie ainsi son intention d’étudier "de manière approfondie toutes les voies juridiques permettant d’interdire des réunions publiques" qui contribueraient "à accroître les risques de troubles à l’ordre public".

La sémantique est une arme : c'est pourquoi le ministre appelle "réunion publique" ce qui demeure un spectacle d'histrion (le régime légal des réunion publiques est plus restrictif). La seconde assertion du communiqué est plus surprenante, puisqu'il s'agirait d'utiliser des sanctions légales au motif d'un risque potentiel. Or, la loi punissant les faits, et non les risques, le ministre se trouve désarmé dans la croisade qu'il engage, s'il veut aller au delà de ce qui est normal dans un état de droit, c'est à dire de réprimer les délits.

C'est Arno Klarsfeld qui vient à son secours. Pour lui, s'il ne s'agit que de troubles à l'ordre public faisant défaut, alors il suffit de les organiser : "s'il faut des manifestations, il y en aura" (vidéo), "il faut des manifestations devant pour que les tribunaux puissent considérer qu'il y a un trouble à l'ordre public pour que la décision du ministre de l'intérieur et de la préfecture soient justifiées par des bases légales" (vidéo). A la même date que cette réaction ont été mis en examen des jeunes ayant mené des opérations violentes anti-quenelle, sans qu'il soit possible d'affirmer que leur démarche entrait dans l'intention de Klarsfeld. Il n'en reste pas moins que Klarsfeld incite explicitement à causer des troubles à l'ordre public, dans le but d'instrumentaliser l'appareil judiciaire : selon la logique du ministre de l'Intérieur, mais aussi selon la loi Française, il devrait être sanctionné. Klarsfeld n'est pas le seul à réagir d'une manière excessive : on trouve facilement des représentations de Dieudonné qui n'ont rien à envier en terme de mauvais goût à celle de Taubira comparée à un singe. Les juifs aussi, peuvent être racistes.

Si la censure ou l'interdiction des spectacles de Dieudonné risque d'être difficile tant que les amis de Klarsfeld n'auront pas réuni un nombre suffisant de volontaires, il reste deux voies supplémentaires, explorées l'une par la garde des Sceaux, et l'autre par Christian Barbier.

Taubira vient en effet de rappeler à M'Bala M'Bala, avec raison, qu'il était délictueux d'organiser son insolvabilité, ce dernier ayant fait l'objet de nombreuses amendes. Il est fort regrettable qu'elle n'ait pas fait la même observation à Google, Apple, ou Amazon, qui organisent avec succès leur "infiscabilité", autre mamelle de l'optimisation fiscale. Mais ici, chacun est dans son rôle, le fiscalisé essayant de se protéger, et l'Etat essayant de récupérer son dû.

La seconde voie, celle de Christian Barbier, évoquée aussi par d'autres, est plus totalitaire, puisqu'il s'agirait ni plus ni moins de "réguler" Internet : "les Chinois y arrivent bien", ne craint-il pas de dire. S'il est vrai que la conception de la liberté d'expression, et de sa régulation, selon Christian Barbier, est très particulière, vouloir instaurer une censure d'Internet en France, quatrième pays le plus condamné par la Cour européenne des droits de l'homme pour violation de la liberté d'expression, n'est pas vraiment une urgence. C'est bien une idée de journaliste !




"Il serait fort aisé d’enchaîner toute espèce de liberté en exagérant toute espèce de danger, car il n’est pas d’acte d’où la licence ne puisse résulter. La force publique est destinée à la réprimer et non à la prévenir aux dépens de la liberté."

Mirabeau, lors du vote du décret de 1791 instituant la liberté d'installation des théâtres.



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