Guerre des sexes : la lutte continue

Rédigé par hamlet le 27 janvier 2014

L'égalité hommes/femmes est un sujet dont rien que l'énoncé peut susciter des foudres : pourquoi ne devrait-on pas parler, plutôt, d'égalité femmes/hommes ? Même la grammaire vient approfondir le caractère tragique de ce dilemme, puisqu'aucune solution égalitaire, et qui ne fasse pas rire, n'a encore été trouvée à la règle qui veut que le masculin l'emporte dans tous les cas sur le féminin.

S'étant saisi de cet épineux problème, sous le haut-matronage de Najat Vallaud-Belkacem, et la collaboration active de l'aile écologiste du parlement, les députés ont voté ce 24 janvier, un projet de loi "pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes" (en gras dans le texte).

A sa manière, Sacha Guitry avait subtilement saisi la difficulté de ce sujet : "J'admettrais facilement que les femmes nous sont supérieures, si seulement elles cessaient de se prétendre nos égales". Subtile, Vallaud-Belkacem l'est beaucoup moins.

Les esprits mal-pensants - il en existe - ne manqueront pas de gloser sur l'intitulé du texte, qui, au lieu de ne prévoir qu'une égalité "frelatée", ou "d'apparence", comme celle qui prévalait avant, prend bien la peine de préciser que celle-ci est une égalité "réelle", enfin ! Les intitulés de textes de lois surprennent souvent, par leur grandiloquence, leur naïveté, ou leur ridicule.*

Les esprits logiques, eux, observeront que cet intitulé, au lieu d'égalité entre les êtres humains, parle d'une égalité entre les femmes et les hommes, reconnaissance implicite d'une différence, tout en inversant l'ordre traditionnel des termes, et en oubliant les trans-genres. Option tout aussi sexiste que la précédente, il est difficile d'y voir un progrès.

En réalité, ce texte à l'intitulé immodeste prévoit d'une part un certain nombre de variations techniques des dispositions du Code de Santé publique, dont il est difficile d'imaginer qu'ils puissent changer la face du sexisme traditionnel, et d'autre part, d'autres dispositions moins anodines dans leur portée sociétale, et dans leur effet clivant.

Article 1 : le décor

Il n'est pas inutile de citer l'article 1 de la loi in-extenso, car il plante le décor d'une manière non-équivoque : 

"La politique pour l’égalité entre les femmes et les hommes comporte notamment : 
1° Des actions de prévention et de protection permettant de lutter contre les violences faites aux femmes et les atteintes à leur dignité ;
2° Des actions destinées à prévenir et à lutter contre les stéréotypes sexistes ;
3° Des actions visant à assurer aux femmes la maîtrise de leur sexualité, notamment par l’accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse ;
4° Des actions de lutte contre la précarité des femmes ;
5° Des actions visant à garantir l’égalité professionnelle et salariale et la mixité dans les métiers ;
6° Des actions tendant à favoriser une meilleure articulation des temps de vie et un partage équilibré des responsabilités parentales ;
7° Des actions visant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales ;
8° Des actions visant à garantir l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes et leur égal accès à la création et à la production culturelle et artistique ainsi qu’à leur diffusion ;
9° (Supprimé)
10° (nouveau) Des actions visant à porter à la connaissance du public les recherches françaises et internationales sur la construction sociale des rôles sexués.

Il s'agit donc, d'une part, de mesures uniquement destinées à améliorer la condition des femmes, censées vivre dans un modèle patriarcal oppressif, et d'autre part, de mesures touchant aux consciences individuelle : "lutte contre les stéréotypes" et diffusion des théories sur le genre (10°). 

L'égalité réelle a comme un petit goût de revendications communautaristes revanchardes...

Confusion des rôles

Si nul ne saurait contester à l'Etat le devoir de lutter pour la justice, la sécurité des citoyens, ou la prospérité du pays, quand il se donne pour devoir de lutter contre les stéréotypes, il est permis de rester méfiant. En effet, désigner les "mauvais" stéréotypes pour les remplacer par des "bons", relève davantage de la propagande que de l'éducation, les vérités sociales défendues par les Etats n'étant que rarement éternelles. Plus loin, confondant son rôle avec celui d'un conseiller conjugal, il se charge de devoir réglementer l'organisation de la vie des couples, et d'imposer un quota de responsabilités. Au secours ! Enfin, confondant son rôle avec celui d'un organisme scientifique, il veut informer le public sur les théories du genre. Or l'expérience montre que l'information dispensée par les Etats n'est que rarement objective.

Un peu plus loin, à l'article 16, la loi "pour l'égalité réelle entre les hommes et les femmes" fait obligation au CSA d'assurer le respect du droit des femmes (et pas des hommes), imposant à tout services de télévision et de radio national, "à contribuer à la lutte contre les préjugés sexistes et les violences faites aux femmes en diffusant des programmes relatifs à ces sujets". S'il ne s'agit pas de propagande gouvernementale, il va devenir difficile de définir ce terme.

Cette disposition se complète de l'obligation pour les écoles de formation des journalistes (elles sont indépendantes, et leur contenu pédagogique n'est pas fixé par l'Etat) de "comprendre un enseignement sur l'égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes, les images dégradantes, les violences faites aux femmes et les violences commises au sein des couples". Les écoles n'ont pas apprécié.

L'article 17 renforce, lui, la délation, étendant le "dispositif de signalement de contenus illicites par les fournisseurs d'accès à internet et les hébergeurs de sites aux faits d'incitation à la haine en raison du sexe, de l'orientation sexuelle ou du handicap et aux faits de diffusion d'images de violence." La précision du texte va jusqu'à interdire les concours de beauté pour les "enfants de moins de 16 ans" : deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende. Rien, en revanche, sur le mode de répudiation public des maîtresses par les représentants de la nation.

Assez curieusement, aucune disposition visant à restreindre la pornographie sur le net, ou même d'en protéger les "enfants de moins de 16 ans" n'est prévue par le texte, aucune atteinte à la dignité des femmes n'ayant été relevées par la ministresse des droits de ces mêmes femmes. Tout est prévu pour sanctionner une image présumée sexiste, mais rien n'est prévu pour sanctionner une image qui ne laisse aucune ambiguïté sur la considération dans laquelle est tenue l'actrice par son partenaire. Probablement, le nombre de sites délivrant des images dégradantes n'est pas en nombre suffisant pour justifier de la même interdiction que les concours de mini-miss, beaucoup plus nombreux ?

IVG : un accès facilité

La situation de détresse prévue par la loi Veil de 1975 comme justification à l'IVG (interruption volontaire de grossesse, ou avortement), a été supprimée. Axelle Lemaire, auteur de cette suppression, la défend par des motifs hautement abscons (dossier de recherche sur ce lien). 

Il est bien difficile de soutenir que cette suppression ne va pas dans le sens d'une banalisation d'un acte dont personne n'oserait dire qu'il est anodin, sans pour autant avoir le courage de dire pourquoi.

Le sens de cette suppression est renforcé, dans le même article, par l'extension du délit d'entrave à l'IVG "au fait d'empêcher ou de tenter d'empêcher l'accès à l'information sur l'IVG" : ce genre de formulation, très imprécise, s'appliquerait-il, par exemple, aux établissements confessionnels d'éducation qui n'aborderaient pas le domaine de la vie avec les vues estampillées par l'Etat ?

En revanche, le texte ne prévoit aucunement d'améliorer le système d'aide à celles qui, ayant le courage de braver la pression familiale ou étatique, souhaiteraient ne pas avorter, ni d'améliorer les dispositifs d'accès à l'adoption pour les nombreuses familles qui souhaiteraient y recourir.

La mort du "bon père de famille"

L'expression "en bon père de famille", suite à un amendement déposé par les écologistes, a été supprimée, et remplacée par "raisonnablement" dans ses quinze occurrences d'utilisation dans le code civil.

S'il est évident que demander à une bailleuse de "jouir du bien en bon père de famille" est un cas d'emploi discutable (mais qui avait déjà été remplacée par la loi Quillot de 1982), les motifs exposés par ces élus sont affligeants : "Issu du latinisme « bonus pater familias », [...] c’est une expression désuète qui remonte au système patriarcal. Régulièrement incomprise par les citoyennes et les citoyens, elle pourrait pourtant être facilement remplacée." Il est à se demander où ces gens vivent, sous quelle législature un système patriarcal aurait été en vigueur en France, et s'ils prennent vraiment les citoyens pour aussi stupides que cette expression soit "régulièrement incomprise".

Quoi qu'il en soit, le texte du Code Civil, qui lui remonte au système impérial, vert lui aussi, a été revu, pour le plus grand bien de l'égalité des sexes.

Substitution du nom marital par le nom de naissance

Bien que, selon la loi du 6 Fructidor de l'an II, "aucun citoyen ne pourra porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance", les administrations utilisaient le nom du conjoint dans les correspondances avec les femmes mariées, ne faisant rien d'autre qu'adopter la convention utilisée par l'unanimité des citoyens. L'administration, toutefois, insérait dans ses formulaires une case à cocher qui permettait à toute femme mariée de demander à ce que son nom de naissance soit employé en lieu et place de son nom marital.

Suite à cette "loi pour une réelle égalité entre les femmes et les hommes", cette case sera inversée : il faudra désormais que les femmes mariées le demandent, pour que leur nom d'usage, qui est actuellement à 90% celui de leur conjoint, soit remplacé par leur nom de jeune fille. 

En cela, Vallaud-Belkacem ne fait que prolonger Fillon, dont une circulaire de 2012 avait imposé de supprimer les termes "mademoiselle" et "nom de jeune fille" des formulaires administratifs.

So what ?

Certains ne verront dans ces changements que des modifications mineures, sans importance, des gages que le président est contraint de donner à son aile verte, ou aux délires communautaristes de son ministre. Peut-être.

D'autres seront indignés par cette pression de l'Etat à formater les consciences, et à modeler les civilisations, en l'occurrence la notre, dans une irresponsabilité habituelle : ces modifications sont à longue portée, alors que dans seulement dix ans, plus personne ne saura qui a été ministre de la famille, pardon, du droit des femmes. Que l'Etat joue sur les curseurs de longueur, d'attribution, ou d'indemnisation de congé parental, libre à lui. Qu'il les présente comme des "mesures-phares", des "chocs de simplification", ou des "pactes de responsabilité", pourquoi pas, chacun est libre d'y croire. Mais qu'il prétende imposer, au nom de la lutte contre des modèles normatifs qu'il affirme être désuets, d'autres modèles normatifs, qu'il affirme être "modernes", ou "dans le sens de l'histoire", restera toujours impossible à accepter à un esprit libre.

Car enfin :
  • au sujet de l'IVG, dans un Etat qui en assure une promotion active dès le plus jeune âge, via le ministère de l'éducation nationale, est-ce bien une libération des femmes que de vouloir pour elles, à tout prix et en permanence, l'IVG pour tous ?
  • alors que les écoles de journalistes sont libres, et que la responsabilité éditoriale des médias est supposée entière, de quel droit l'Etat imposerait-il un quota de sujets réservés ? Aujourd'hui l'égalité réelle, demain quoi d'autre ?
  • aucune nécessité pratique, et certainement pas une volonté des citoyens, ne justifie la suppression de l'expression "bon père de famille". Est-ce pour le bien des familles, que cette image est volontairement détruite ?
  • de même, aucune nécessité ni aucune demande démocratique ne justifie l'adoption par l'administration d'un usage inverse de celui de 90% des femmes mariées. L'imposer est l'expression d'une volonté, parfaitement cohérente avec les intentions exprimées aux articles 16 et 17 de la loi, mais revient-il à l'Etat de vouloir normaliser les comportements et les consciences vers le modèle civilisationnel labellisé par un ministre de passage, de plus est très fraîchement acculturée ?

Dans un interview à France TV Info, Claudie Baudino, spécialiste des questions de genre, explique pourquoi elle est satisfaite de cette loi pour l'égalité réelle entre les hommes et les femmes : "Ce vote va dans le sens de l’Histoire. D'une certaine manière, le terme de "bon père de famille" venait inscrire dans la loi l'inégalité entre les femmes et les hommes : celui qui gérait une chose en "bon père de famille" ne pouvait être que l'homme, le chef, celui qui détenait l'autorité. Cette évolution entérine la volonté d'égaliser les rôles des femmes et des hommes dans le mariage."

Car il s'agit bien de cela : ce qui reste de cette loi, ce ne sont pas les variations techniques du code de la santé publique dont Baudino n'a que faire, pas plus que tout citoyen normal. Ce qui reste, ce sont ces déconstructions sournoises et volontaires d'une société où, effectivement, l'homme et la femme avaient des rôles distincts, dans un certain ordre consacré par la pratique inscrite dans l'histoire, certes imparfaite, de la civilisation, et, pourquoi ne pas le dire, dans une certaine hiérarchie. Il faut être naïf pour y voir un quelconque "sens de l'histoire" (et pourquoi pas le père Noël, non plus ?) : le sens de cette histoire, c'est la volonté obstinée et le travail d'élus, d'agents d'influence, d'associations, de médias, qui ne sont pas mandatés pour cela, et la réduction au silence des autres.

Le problème de cette déconstruction, c'est qu'elle construit quelque chose d'autre : une société où femmes et hommes deviennent des concepts indifférenciés. Ce qui veut dire, dans les choses terre à terre, qu'ils sont chargés au même titre de la guerre et du repassage, de la cuisine et du bricolage, de l'autorité et de la tendresse, des soins et du jardin, de la voiture et de la déco, de la cave et du frigo. Qu'ils chercheront tous deux, chaque soit et chaque matin, à établir leurs territoires, ce qui ne se fait pas sans conflits. Que l'Etat organise leur indépendance, et la précarité de leur relation. 

Ils sont enfin réellement égaux. Indépendants. Libres. Rivaux. Séparés. En guerre.

Mais le ministère des droits des hommes va mettre en place des mesures correctives.

C'est chouette, l'égalité.



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* Par exemple celle ci : "Proposition de loi visant à mettre en place un dispositif de réduction d'activité des moniteurs de ski ayant atteint l'âge d'ouverture du droit à une pension de retraite, afin de favoriser l'activité des nouveaux moniteurs, adoptée en 1re lecture, après engagement de la procédure accélérée, par l'Assemblée nationale le 21 janvier 2014"



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Quenelle ou boudin noir ?

Rédigé par hamlet le 05 janvier 2014

On ne parle que quenelle, en ce moment, en France, Léonarda ayant fini de passionner les éditorialistes. Sic transit gloria mundi...

Il s'agit maintenant de faire taire Dieudonné M'bala M'bala, car son genre d'humour ne conviendrait pas bien aux valeurs de la République. Or ces valeurs, et c'est là que cela pose un problème, expriment un certain nombre de principes concernant la liberté d'expression, la créativité artistique, la liberté de réunion, formalisés dans un corpus législatif touffu, mais sans équivoques : il est absolument permis, en France, de donner des spectacles, même de très mauvais goût, et même très choquants.

C'est bien au nom de ces principes, et de ces lois, qu'ont pu se tenir des expositions comme "Piss Christ", des spectacles comme "Golgota Picnic", ou "Sur le concept du visage du fils de Dieu", pour ne prendre que les derniers qui ont créé polémique, non seulement parce qu'ils bénéficiaient de subventions publiques et de protection policière, mais également parce qu'ils ont pu être jugés profondément insultants, voire blasphématoires, par une partie de l'opinion.

Ce droit au mauvais goût ou à la provocation est contesté aux spectacles de Dieudonné, au motif que ses cibles habituelles sont majoritairement juives, et le rendraient passible des sanctions prévues par la loi du 29 juillet 1881, la loi 72-546 du 1er juillet 1972, la n° 90-615 du 13 juillet 1990, les dispositions du nouveau Code pénal de 1997, les lois n°2003-88 du 3 février 2003, 2004-204 du 9 mars 2004, et 2004-575 du 21 juin 2004, sans parler des conventions internationales (plus de détails sur le site du CRIF). Toute la difficulté consistant, lorsque quelqu'un dit que Lévy est idiot, à évaluer si l'insulte est liée au fait que Lévy soit juif, ou que Lévy soit idiot. Il reste, bien sûr, que c'est une insulte. Plus subtil, le fait de dire que Lévy est coupable, individuellement ou collectivement, d'une quelconque imperfection peut également conduire au procès pour antisémitisme, puisqu'il peut être estimé que c'est en raison de sa judéité que cette imperfection est dénoncée. On voit que ce terrain est délicat, mais il n'en reste pas moins que la France est l'un des pays les moins racistes du monde.

Élément emblématique de l'univers de Dieudonné, le geste dit "de la quenelle", qui signifierait, selon certains, la volonté de porter les derniers outrages aux victimes de la Shoah, tandis que d'autres y voient un geste anti-système, qui cartonne d'autant plus que la polémique est entretenue au plus haut niveau : la garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur fulminent, ce dernier publie des circulaires, et va même jusqu'à envisager d'interdire ce geste, ce qui serait une première amusante et absurde (dois-je avouer que j'en rève ?!), et qui n'a pas manqué de susciter quelques pamphlets ironiques.

Le communiqué du Ministère de l'Intérieur daté du 27/12 publie ainsi son intention d’étudier "de manière approfondie toutes les voies juridiques permettant d’interdire des réunions publiques" qui contribueraient "à accroître les risques de troubles à l’ordre public".

La sémantique est une arme : c'est pourquoi le ministre appelle "réunion publique" ce qui demeure un spectacle d'histrion (le régime légal des réunion publiques est plus restrictif). La seconde assertion du communiqué est plus surprenante, puisqu'il s'agirait d'utiliser des sanctions légales au motif d'un risque potentiel. Or, la loi punissant les faits, et non les risques, le ministre se trouve désarmé dans la croisade qu'il engage, s'il veut aller au delà de ce qui est normal dans un état de droit, c'est à dire de réprimer les délits.

C'est Arno Klarsfeld qui vient à son secours. Pour lui, s'il ne s'agit que de troubles à l'ordre public faisant défaut, alors il suffit de les organiser : "s'il faut des manifestations, il y en aura" (vidéo), "il faut des manifestations devant pour que les tribunaux puissent considérer qu'il y a un trouble à l'ordre public pour que la décision du ministre de l'intérieur et de la préfecture soient justifiées par des bases légales" (vidéo). A la même date que cette réaction ont été mis en examen des jeunes ayant mené des opérations violentes anti-quenelle, sans qu'il soit possible d'affirmer que leur démarche entrait dans l'intention de Klarsfeld. Il n'en reste pas moins que Klarsfeld incite explicitement à causer des troubles à l'ordre public, dans le but d'instrumentaliser l'appareil judiciaire : selon la logique du ministre de l'Intérieur, mais aussi selon la loi Française, il devrait être sanctionné. Klarsfeld n'est pas le seul à réagir d'une manière excessive : on trouve facilement des représentations de Dieudonné qui n'ont rien à envier en terme de mauvais goût à celle de Taubira comparée à un singe. Les juifs aussi, peuvent être racistes.

Si la censure ou l'interdiction des spectacles de Dieudonné risque d'être difficile tant que les amis de Klarsfeld n'auront pas réuni un nombre suffisant de volontaires, il reste deux voies supplémentaires, explorées l'une par la garde des Sceaux, et l'autre par Christian Barbier.

Taubira vient en effet de rappeler à M'Bala M'Bala, avec raison, qu'il était délictueux d'organiser son insolvabilité, ce dernier ayant fait l'objet de nombreuses amendes. Il est fort regrettable qu'elle n'ait pas fait la même observation à Google, Apple, ou Amazon, qui organisent avec succès leur "infiscabilité", autre mamelle de l'optimisation fiscale. Mais ici, chacun est dans son rôle, le fiscalisé essayant de se protéger, et l'Etat essayant de récupérer son dû.

La seconde voie, celle de Christian Barbier, évoquée aussi par d'autres, est plus totalitaire, puisqu'il s'agirait ni plus ni moins de "réguler" Internet : "les Chinois y arrivent bien", ne craint-il pas de dire. S'il est vrai que la conception de la liberté d'expression, et de sa régulation, selon Christian Barbier, est très particulière, vouloir instaurer une censure d'Internet en France, quatrième pays le plus condamné par la Cour européenne des droits de l'homme pour violation de la liberté d'expression, n'est pas vraiment une urgence. C'est bien une idée de journaliste !




"Il serait fort aisé d’enchaîner toute espèce de liberté en exagérant toute espèce de danger, car il n’est pas d’acte d’où la licence ne puisse résulter. La force publique est destinée à la réprimer et non à la prévenir aux dépens de la liberté."

Mirabeau, lors du vote du décret de 1791 instituant la liberté d'installation des théâtres.



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Justine de La Barre

Rédigé par hamlet le 24 décembre 2013

Justine Sacco était la directrice de la communication d'IAC, un grand groupe de New York. Partant passer ses vacances de Noël en Afrique du Sud, pays dans lequel elle est née, elle poste un tweet sous sa propre identité : "Going to Africa. Hope I don't get AIDS. Just kidding. I'm white" (Je pars en Afrique. J'espère ne pas attraper le Sida. Je blague. Je suis blanche), éteint son smartphone, et embarque dans son avion.
 
Dix heures plus tard, elle atterrit au Cap, rallume son smartphone, et là, c'est la catastrophe. En son absence, son tweet a été repris par buzzfeed.com, et a suscité un tollé mondial d'indignations, de condamnations, d'insultes. Justine ferme ses comptes Twitter et Facebook, mais trop tard. Son employeur la licencie immédiatement, et efface son nom du site d'IAC, malgré ses excuses publiques.
 
A contrario, il faut apprécier la réaction primaire de la brute militaire sanguinaire et bornée qui commande l'opération Sangaris en Centrafrique, le colonel Jaron. Confronté au scandale également mondial de la photographie d'un de ses militaires portant sur l'épaule la devise "Meine Ehre heißt Treue", utilisée par la Schutzstaffel (SS) à partir de 1932, et dont l'utilisation est interdite en Autriche, celui-ci répondit : "On n'interviendra que lorsque les faits seront établis par l'enquête". 
 
On s'est beaucoup moqué de l'obscurantisme de la fin du XVIII° siècle, qui vit l'exécution du Chevalier de La Barre, en 1766, pour blasphème et sacrilège (il est en réalité fort probable qu'il fut la victime d'un magistrat corrompu, désirant se venger de sa famille). 
 
Très vite, soutenu par Voltaire, La Barre devint le symbole des victimes de l'intolérance religieuse, alors que notre époque éclairée présente cette célèbre citation "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire"* comme le manifeste intellectuel de la lutte pour la libre-pensée, fut-elle blasphématoire.
 
Force est de constater que le XXI° siècle ne fait pas vraiment mieux que le siècle de Louis XV : procès mené sans autre juge qu'une vindicte à demi-anonyme, insultes, absence de qualification de la faute, accusée sans possibilité de défense, et condamnation immédiate, non plus à mort, mais à la perte de son travail, voire au statut de nonêtre** par la suppression de son existence numérique, non seulement sur les réseaux sociaux, mais sur le site de son employeur. 
 
Si l'on considère que la condamnation de La Barre n'est pas le fait du sacrilège que le magistrat lui à fait endosser, et qui n'était plus passible de mort depuis 1666, mais que sa condamnation relève d'intrigues humaines et politiques, François-Jean de La Barre n'est pas un martyr de l'intolérance. Alors que dans le cas de Justine Sacco, il s'agit bien d'une condamnation pour blasphème. 
 
Technologie aidant, nulle opinion sacrilège ne passe désormais plus au travers des filets de l'orthodoxie. Il s'agit juste d'un changement de religion.
 
 
__________
* Cette citation est souvent attribuée à Voltaire, mais il s'agit d'un pur apocryphe.
** cf 1984, le célèbre roman d'Orwell

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Najat Vallaud-Belkacem en mère la morale

Rédigé par hamlet le 02 décembre 2013

A grands renforts d'incantations moralisatrices, et d'appels à la défense des droits sacrés des femmes à ne pas disposer de leurs corps, le parlement a donc voté (1) la pénalisation des clients de filles de joie.
 
L'une des raisons invoquées est une froide statistique : en Suède, où les clients sont pénalisés depuis 1999, la prostitution de rue aurait diminué de moitié (mais la statistique est muette sur les autres lieux de prostitution, et sur le développement de la prostitution via Internet...) *
 
Cette idée avait été portée, sous le règne de Nicolas Sarközy, par Roselyne Bachelot, la philosophe délicate et profonde que le monde entier nous envie. Najat Vallaud-Belkacem, avec une grandiloquence de grande-prêtresse hallucinée, a pris sa suite, mais elle a cependant suscité un malaise, à gauche comme à droite. 

 

Car si un être décide de jouir de son corps contre rémunération, au nom de quelle morale la République pourrait-elle pénaliser ce choix, elle qui enseigne à ses enfants, depuis le plus jeune âge, la liberté absolue d'en disposer ? Au nom de quelle bien-pensance déclarerait-elle qu'une relation tarifée serait par nature aliénante, elle qui ne voit aucun problème à ce que fleurissent dans le métro d'Etat les affiches des sites de rencontre adultères ? S'il est illégal de louer son corps pour une durée courte, est-ce à dire que la perspective d'une location beaucoup plus longue, dans le cadre de la gestation pour autrui, en faveur de laquelle Mme Vallaud s'était prononcée alors qu'elle était secrétaire nationale aux questions de société du PS, est à jamais interdite, alors même que, depuis janvier 2013, la Chancellerie demande aux tribunaux de ne plus refuser la délivrance de certificats nationalité française aux enfants nés de mère porteuse à l'étranger ?
 
Plus simplement encore, au nom de quelle logique la République voudrait-elle déclarer illicites les clients d'une activité parfaitement licite (car, rien ne l'interdisant, la prostitution est une activité licite en France) ?
 
Il n'est pas possible sans contradiction de faire l'apologie d'une "sexualité sans tabous", de la reconnaître comme besoin humain, au même titre que la soif ou le faim (ce qui n'est pas absolument un mal), et de la pénaliser dès lors que l'expression de ce besoin fait l'objet d'un dédommagement liquide. 
 
En terme d'efficacité, il est plus que douteux que la pénalisation des clients éradique la prostitution, la créativité de ces demoiselles et de leurs protecteurs étant à même de trouver des adaptations moins visibles, mais tout aussi efficaces, comme l'avaient trouvé les "clandées" des années 50. Il ne reste que le bénéfice, rappelant les époques les plus hypocrites de notre histoire, de réduire le nombre de filles déambulant visiblement sur les trottoirs ("Méfiez-vous, jeunes filles, il n'est jamais trottoir pour bien faire !"* ). 
 
En 2003, Nicolas Sarközy avait fait un délit du racolage passif. Najat Vallaud a donc voulu, concomitamment, le dépénaliser. Ainsi, il serait devenu légal pour une femme de chercher à attirer les hommes, et illégal pour un homme de tomber dans ce piège. Publicité légale, mais consommation illégale, exactement le contraire que pour l'alcool, dont la consommation est (encore) légale, mais la publicité illégale. Logique toute féminine, qui a finalement été invalidée par un risque d'inconstitutionnalité (2).
 
La pénalisation des clients pose en outre quelques problèmes d'ordre pratique, car il va falloir un peu de doigté à nos forces de l'ordre pour distinguer une fille facile et désintéressée, dont les amis intimes seront simplement de purs produits de la libération sexuelle d'Etat, et une fille facile mais non désintéressée, ce dernier défaut induisant la culpabilité automatique des personnes avec lesquelles elles auraient un commerce non-platonique. Maigret va devoir s'installer sous les lits, dans les alcôves, contrôler les braguettes et les portes-monnaies...
 
Un paradoxe amusant de cette pénalisation est qu'elle n'aurait jamais pu voir le jour si elle avait été portée par les députés situés sur le créneau de la "défense des valeurs morales". Il n'est que d'imaginer le tollé qui aurait été suscité par la gauche libertaire si elle avait été proposée par Claude Guéant, Jean-Frédéric Poisson, ou Christine Boutin !
 
Le problème de cette loi, au delà de ses relents féministes, c'est qu'elle ne s'attaque pas au fond du problème :  le "plus vieux métier du monde" reste dans le champs des choix humains possibles, jusque dans l'environnement conjugal. Ce qui pose problème, c'est l'amont. D'une part la représentation de la femme comme objet, et d'autre part les réseaux mafieux de traite humaine, justement dénoncés tant par Mme Bachelot que par Mme Vallaud. Il est seulement plus facile de pénaliser l"affectueux du dimanche"* que le souteneur mafieux.
 
Le gouvernement fait ainsi une nouvelle irruption dans la morale publique, après le "pariage", qui place l'union homosexuelle dans l'empire du bien , alors que ces unions viennent d'être prohibées dans certains états membres de l'union européenne (la Croatie). Par ailleurs, il maintient la polygamie, pourtant pratiquée largement dans les pays qui fournissent à la France un large contingent d'immigrés, dans l'illégalité. Et toute résistance est inutile : aucun droit d'objection de conscience n'est reconnu aux maires, et aucune objection de consentement mutuel ne sera reconnue aux clients des filles de joie.
 
Morale pour morale, celles fondées sur la religion n'étaient pas aussi répressives, et surtout laissaient l'homme en face de sa propre conscience. En liberté.
 
 

Le texte adopté par l'assemblée nationale est disponible sur ce lien. En résumé, il prévoit : la possibilité pour les prostituées, d'utiliser une identité d'emprunt et une domiciliation conventionnelle; la mise en place d'une instance départementale d'aide; une aide financière de toute personne déclarée "engagée dans un processus de sortie" par l'administration et une association; un titre de séjour à ces mêmes personnes (la très grande majorité des prostituées sont maintenant étrangères); la création d'un fond de prévention, notamment alimenté par des biens confisqués et les amendes des clients; un stage de "sensibilisation à la lutte contre l'achat d'actes sexuels" en complément ou en substitution de l'amende; le classement en contravention de 5° classe (1500 euros d'amende) du fait "de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d’une rémunération, d’une promesse de rémunération, de la fourniture d’un avantage en nature ou de la promesse d’un tel avantage", et 3750 euros en cas de récidive.


 

Pour aller plus loin

Sans doute ce billet ne fait-il pas le tour du problème, et qu'il y a même une certaine indécence à en parler trop légèrement, car il va de soi qu'aucune "de ces gamines africaines, chinoises, françaises ou roumaines ont un jour rêvé, souhaité, désiré, être le réceptacle de dizaines de mâles inconnus"*, que chacune de ces gamines est un drame humain profond.
 

Le manifeste des 343 salauds a été publié sur Causeur, sous des signatures diverses, marxistes et catholiques confondues, et a suscité de nombreuses réactions critiques.

Ce manifeste épingle fort logiquement une des manques aberrants de cette loi : "nous attendons de la puissance publique qu’elle mette tout en œuvre pour lutter contre les réseaux et sanctionner les maquereaux".

Mais, au delà de son aspect polémique et aimablement provocateur, ce texte ne saurait emporter l'adhésion lorsqu'il écrit par exemple "Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux « putes » – et n’en ont même pas honte.", cette absence de honte étant l'abandon de toute responsabilité morale.

Plus loin, il écrit "Qu’il nous arrive ou pas de payer pour des relations charnelles, nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires", ce qui est un argument assez court présenté tel quel, car un consentement apparent n'est pas un consentement avéré. Juste ensuite, nous trouvons : "Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes", ce qui est très discutable, puis "– et même d’aimer ça", ce qui est un argument indéfendable.

Il n'est pas possible de s'insurger contre l'irruption de l'Etat dans un domaine qui relève de la responsabilité et de la conscience morale personnelle, en ne prenant pour bornes que la limite de "mes désirs et mes envies".

Pour tout dire, ce texte est largement en dessous de la qualité intellectuelle habituelle de Causeur, et gagnerait à être oublié rapidement.

Alors essayons d'aller plus loin.
 
Il est certain que la prostitution, payer pour posséder un corps, n'est pas un bien moral (encore que cette définition exclue des formes plus larges de prostitution, comme la prostitution de la parole, ou de l'idéal). Mais la prostitution corporelle n'est pas seulement représentée par les prestations tarifées de Madame Bertrand. A chaque fois qu'il entre dans le don des corps un élément qui n'en fait plus un don gratuit, "passe l'aspirateur et nous ferons l'amour", il s'agit aussi d'une forme de prostitution. Ceci pour dire qu'il existe des formes beaucoup moins abruptes, mais très largement répandues, des activités de Madame Bertrand. C'est ainsi que Laurence Rossignol* a pu affirmer avec grandeur devant le Sénat : "Cette loi n'est pas une loi contre la prostitution, c'est une loi contre l'achat de services sexuels". En France, la prostitution n'est pas interdite, c'est l'achat d'actes sexuel, qui l'est. Le distinguo est subtil.
 
Il est certain aussi qu'il entre en l'homme de "bas instincts", qui sont sa part d'animalité, que le métier d'homme consiste à maîtriser, à dépasser, et quelquefois à sublimer. Mais il est tout aussi certain que l'instinct sexuel n'est pas, par nature un "bas instinct", mais le lieu d'expériences humaines profondes, ''l'infini mis à la portée des caniches"*. C'est tout le problème de la différenciation entre érotisme et pornographie : l'univers du sexe, comme Mercure, est bifrons.
 
Ainsi, dans les clients de prostituées, il y a effectivement des êtres qui viennent y assouvir des pulsions assez méprisables. Mais il y a aussi des êtres qui trouvent là un palliatif à des difficultés d'existence, même si ce palliatif, comme l'excès d'alcool, n'est pas bon en lui même. Qui oserait condamner la misère humaine ? Pour avoir passé, par hasard, une nuit avec un travesti (en tout bien tout honneur, que les bonnes âmes se rassurent), je puis témoigner qu'il peut exister un grand respect du prestataire pour ses clients et son travail, et que ce respect n'existerait pas s'il n'était pas partagé par le respect en retour du client pour son prestataire.
 
L'histoire de la prostitution, alternant selon les époques entre idéalisme et pragmatisme, entre encadrement, interdiction, prise d'intérêts, contrôle hygiénique, activités de police, montre bien que le sujet n'est pas si simple, et qu'une morale publique constante n'existe pas en ce domaine.
 
Il est certain encore que l'Etat Français de 2014 est un être fondamentalement amoral, voire immoral : la vente de tabac, échangeant 50.000 morts par an contre des produits fiscaux, est-elle morale ? Faire croire que les radars routiers sont implantés pour lutter contre la "violence routière", est-ce moral ? Vendre des armes à des populations tellement primitives qu'elles s'en servent, est-ce moral ? Légaliser l'union homosexuelle, et aller jusqu'à interdire toute objection de conscience, est-ce moral ? Ce n'est donc pas par souci de moralité qu'il pénalise les clients de prostituées, mais pour les deux raisons qui lui sont les plus habituelles : le clientélisme électoral, et le narcissisme des élus, voulant inscrire leurs noms aux frontons de l'histoire de France. Puisque Napoléon est mort, et qu'il plus difficile de l'inscrire dans les plis glorieux de drapeaux nationaux, il leur reste le loisir de le faire figurer dans des textes administratifs, fussent-ils stupides.
 
Il est certain enfin que l'élément régulateur de la prostitution n'est pas le fait premier de l'Etat, mais de la conscience morale d'un peuple formé par deux millénaires de traditions chrétiennes, ainsi que de la menace des maladies vénériennes. Si quantifier la part de ces deux motifs relève d'autres études, il reste que dans notre langage, le mot "prostituée" n'est pas un compliment. Globalement, ce métier n'est pas perçu positivement,  même s'il était celui d'une des femmes les plus aimées de Jésus. La plupart des clients de ces demoiselles, en leur for intérieur, se doutent bien que leur conduite n'est pas brillante, et si tout le monde ne va pas "aux putes", ce n'est pas par peur du gendarme. S'il est évident que cette loi va susciter non pas en premier une amélioration du sens moral, mais une adaptation des pratiques professionnelles de ces demoiselles afin de rendre leur activité moins visible, il est possible qu'elle diminue le nombre de leurs clients, au moins temporairement. En revanche, il est tout à fait improbable qu'elle fasse disparaître ce métier.
 
Ce qui est très gènant, dans cette loi, c'est qu'elle est incohérente avec le reste de l'action de l'Etat, sur les éléments qui sont la source de la prostitution. Car il n'existe pas d'action de l'Etat dont l'objet serait de "désobjectiser" l'image de la femme. Au contraire, il fait la promotion de spectacles et de films indécents, il laisse prospérer des sociétés de production pornographiques, ou des ministres faire la promotion de la pédophilie, et affirme sans relâche le droit absolu à disposer de son corps. De même, cette loi ne se préoccupe aucunement de renforcer les dispositifs de lutte directe contre le proxénétisme. Jusqu'à présent, il n'est apparemment pas possible à une prostituée de se réfugier dans un commissariat en dénonçant le proxénète qui l'exploite, aucune ne le faisant. Mais juridiquement, il va devenir possible à une prostitué de dénoncer l'activité illicite de son client, alors même qu'elle n'est pas concernée par l'illicité de sa propre activité. Rien que pour rire, si j'étais dans ce cas, j'appellerai sa responsabilité civile devant le tribunal de commerce.
 
Si le texte ne s'occupe pas de l'amont, serait-il est possible de lui reconnaître des mérites en aval, dans son souci de se préoccuper des conséquences de la prostitution ? Car il institue une obligation de rapport annuel sur la prostitution transfrontalière, l'instauration d'instances départementales de suivi, la possibilité d'utilisation d'identité et d'adresses d'emprunt, des aides financières, et ...l'attribution de titres de séjour en contrepartie d'une conduite repentante.
 
Mais l'Etat tend ici à sortir de son rôle régalien, et comme à chaque fois qu'il en sort, fait les choses de manière dispendieuses et souvent absurdes, dont il fournit l'exemple dans le corps même du texte, en prévoyant d'attribuer aide sociale, argent du contribuable, et titre de séjour valable six mois (ce qui en pratique équivaut à une naturalisation), à toute personne "engagée dans un parcours de sortie". C'est une merveilleuse aubaine pour les réseaux mafieux, qui n'ont ainsi plus à se préoccuper de gérer les fins de carrières de leurs prostituées, l'Etat français y veillant généreusement. A moins que cela ne soit la version Vallaud-Belkacem du concept d'immigration choisie ?
 
Il faut noter également qu'une catégorie de victimes a été oubliée : les humains qui sont parfois issus de ces rapports. Pour les accueillir, il n'y a à ma connaissance qu'une seule association privée, confessionnelle, qui propose une alternative à l'avortement d'Etat, expérience très traumatisante pour les femmes, aux dires même de Simone Veil.
 
La pénalisation imaginée va plus loin que l'aspect pécuniaire, puisqu'elle prévoit, en complément (sur quel critères ?), un "stage de sensibilisation à la lutte contre l'achat d'actes sexuels", dans l'esprit des stages de "rééducation" sur la sécurité routière. Or quand l'Etat se mêle de faire entrer de force dans la tête des citoyens une morale liée à l'air du temps et à la couleur politique au pouvoir, il y a tout lieu de s'inquiéter. Bientôt, pourquoi pas des stages de sensibilisation sur la responsabilité citoyenne de l'électeur qui ne voterait pas dans le sens du parti au pouvoir ? Et des séances d'autocritique pour les récidivistes ?
 
Ce qui est très gênant, dans cette loi, c'est qu'elle ne s'attaque à aucun moment aux responsables principaux. Ne tenons pas compte des difficultés pratiques, et admettons qu'il ne soit pas une mauvaise chose, en soi, de pénaliser le bout de la chaîne, de la même façon que les receleurs sont également amendables. Il n'en reste pas moins qu'il sort de l'entendement de ne poser à aucun moment de question sur la pénalisation des premiers responsables, c'est à dire les réseaux de trafiquants et des souteneurs, et d'une manière générale à tout marchandiseur des corps, et de conserver sa licéité à une activité dont on entend pénaliser les clients, mais pas les fournisseurs.
 
A être totalement déconnectée du reste, cette loi transforme le citoyen, non en être moral, mais en sujet soumis toujours davantage à un Etat immoral : en ce sens, elle fait partie d'un totalitarisme, qui n'hésite pas à s'affubler, dans certains cas, du masque de la bien-pensance.
 
__________

1 Les députés français ont adopté, mercredi 4 décembre, par une majorité « transpartisane » de 268 voix contre 138 avec 79 abstentions une proposition de loi visant à pénaliser l'achat d'actes sexuels d'une contravention de cinquième classe de 1 500 euros et d'une amende de 3 750 euros en cas de récidive. En complément ou en substitution de cette amende, un stage de sensibilisation aux conditions d'exercice de la prostitution « sur le modèle des stages de sensibilisation à la sécurité routière ou aux dangers de l'usage des produits stupéfiants » est également prévu. Il aura pour objectif « de faire connaître aux clients de la prostitution les conditions de vie et d'exercice de la prostitution ». (Le Monde)

2 La pénalisation était associée à la suppression du délit de racolage. Mais les législateurs se sont aperçus que le Conseil constitutionnel ne permettait pas de repousser l'abrogation d'un délit à partir du moment où le texte qui l'abroge est promulgué. D'où l'abandon de cette disposition. (Le Monde)

 

 

Classé dans : Société - Mots clés : prostitution, moralisme, féminisme - 3 commentaires

Ecotaxe : que masque-t-elle ?

Rédigé par hamlet le 02 décembre 2013

Ecoarnaque

La première imposture de l'écotaxe est sémantique : si elle a tout d'une taxe, elle n'a pas grand chose d'écologique.

 
En effet, non seulement elle n'est pas destinée à diminuer la consommation de gazole par diminution des camions, puisqu'il n'y a pas de solution alternative, mais encore il est officiellement annoncé sur le site de l'administration, qu'elle est destinée à l'entretien du réseau routier, tout comme sa cousine, la petite TSVR.
 
En petits caractères sur le site du Ministère de l'Ecologie, il est annoncé qu'elle serait aussi "un signal prix pour inciter à modifier les comportements en faveur de modes de transport plus durables". Traduction de ce passage en novlangue : le gouvernement fait payer aux camionneurs une taxe pour financer leurs concurrents directs, le transport ferroviaire. On comprend que cette façon de faire de l'écologie puisse agacer les camionneurs. 
 
Une autre interrogation au sujet de cette taxe est la complexité du dispositif retenu, qui prévoit d'installer des centaines de portiques défigurant les paysages, complétés par des balises GPS installées dans les camions, le tout assaisonné de règles compliquées de calcul et de péréquation de taxe. Au passage, ce dispositif permet d'enregistrer toute plaque minéralogique, qu'elle soit d'un camion ou d'un véhicule personnel. Circulez, vous êtes fliqué.
Le pictogramme officiel de l'éco-taxe
En l'appelant ecotaxe, avec les pictogrammes qui vont avec, tout contestataire de cette taxe endosse immédiatement l'image d'un citoyen pollueur, irresponsable. Joli coup de com'.

C'est le coût financier de cette usine à gaz, qui aurait contraint l'Etat à faire appel à une société extérieure, Ecomouv, pour le mettre en place et prélever le montant de cette taxe, sur le modèle des fermiers généraux (qui furent par ailleurs les premières victimes de la révolution). Cette société, supportant la charge de l'investissement, est intéressée à hauteur de 20% des montants récoltés. Ecomouv est une autre imposture sémantique, cette société n'ayant rien d'écologique, et la perception d'une taxe n'ayant rien pour favoriser les mouvements.

 
Le but officiel étant de prélever une taxe sur les transports routiers pour entretenir les routes, il y avait beaucoup plus simple, et moins onéreux : une taxe supplémentaire sur le gazole destiné aux camions. Ou une taxe fiscale annuelle kilométrique sur tous les camions français, et un droit forfaitaire pour les camions étrangers circulant en France.
 
La méthode employée étant inadaptée au but officiel recherché, il est possible d'en déduire que le but recherché n'est pas le but officiel. Ou pas seulement.
 
 

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