Najat Vallaud-Belkacem en mère la morale

Rédigé par hamlet le 02 décembre 2013

A grands renforts d'incantations moralisatrices, et d'appels à la défense des droits sacrés des femmes à ne pas disposer de leurs corps, le parlement a donc voté (1) la pénalisation des clients de filles de joie.
 
L'une des raisons invoquées est une froide statistique : en Suède, où les clients sont pénalisés depuis 1999, la prostitution de rue aurait diminué de moitié (mais la statistique est muette sur les autres lieux de prostitution, et sur le développement de la prostitution via Internet...) *
 
Cette idée avait été portée, sous le règne de Nicolas Sarközy, par Roselyne Bachelot, la philosophe délicate et profonde que le monde entier nous envie. Najat Vallaud-Belkacem, avec une grandiloquence de grande-prêtresse hallucinée, a pris sa suite, mais elle a cependant suscité un malaise, à gauche comme à droite. 

 

Car si un être décide de jouir de son corps contre rémunération, au nom de quelle morale la République pourrait-elle pénaliser ce choix, elle qui enseigne à ses enfants, depuis le plus jeune âge, la liberté absolue d'en disposer ? Au nom de quelle bien-pensance déclarerait-elle qu'une relation tarifée serait par nature aliénante, elle qui ne voit aucun problème à ce que fleurissent dans le métro d'Etat les affiches des sites de rencontre adultères ? S'il est illégal de louer son corps pour une durée courte, est-ce à dire que la perspective d'une location beaucoup plus longue, dans le cadre de la gestation pour autrui, en faveur de laquelle Mme Vallaud s'était prononcée alors qu'elle était secrétaire nationale aux questions de société du PS, est à jamais interdite, alors même que, depuis janvier 2013, la Chancellerie demande aux tribunaux de ne plus refuser la délivrance de certificats nationalité française aux enfants nés de mère porteuse à l'étranger ?
 
Plus simplement encore, au nom de quelle logique la République voudrait-elle déclarer illicites les clients d'une activité parfaitement licite (car, rien ne l'interdisant, la prostitution est une activité licite en France) ?
 
Il n'est pas possible sans contradiction de faire l'apologie d'une "sexualité sans tabous", de la reconnaître comme besoin humain, au même titre que la soif ou le faim (ce qui n'est pas absolument un mal), et de la pénaliser dès lors que l'expression de ce besoin fait l'objet d'un dédommagement liquide. 
 
En terme d'efficacité, il est plus que douteux que la pénalisation des clients éradique la prostitution, la créativité de ces demoiselles et de leurs protecteurs étant à même de trouver des adaptations moins visibles, mais tout aussi efficaces, comme l'avaient trouvé les "clandées" des années 50. Il ne reste que le bénéfice, rappelant les époques les plus hypocrites de notre histoire, de réduire le nombre de filles déambulant visiblement sur les trottoirs ("Méfiez-vous, jeunes filles, il n'est jamais trottoir pour bien faire !"* ). 
 
En 2003, Nicolas Sarközy avait fait un délit du racolage passif. Najat Vallaud a donc voulu, concomitamment, le dépénaliser. Ainsi, il serait devenu légal pour une femme de chercher à attirer les hommes, et illégal pour un homme de tomber dans ce piège. Publicité légale, mais consommation illégale, exactement le contraire que pour l'alcool, dont la consommation est (encore) légale, mais la publicité illégale. Logique toute féminine, qui a finalement été invalidée par un risque d'inconstitutionnalité (2).
 
La pénalisation des clients pose en outre quelques problèmes d'ordre pratique, car il va falloir un peu de doigté à nos forces de l'ordre pour distinguer une fille facile et désintéressée, dont les amis intimes seront simplement de purs produits de la libération sexuelle d'Etat, et une fille facile mais non désintéressée, ce dernier défaut induisant la culpabilité automatique des personnes avec lesquelles elles auraient un commerce non-platonique. Maigret va devoir s'installer sous les lits, dans les alcôves, contrôler les braguettes et les portes-monnaies...
 
Un paradoxe amusant de cette pénalisation est qu'elle n'aurait jamais pu voir le jour si elle avait été portée par les députés situés sur le créneau de la "défense des valeurs morales". Il n'est que d'imaginer le tollé qui aurait été suscité par la gauche libertaire si elle avait été proposée par Claude Guéant, Jean-Frédéric Poisson, ou Christine Boutin !
 
Le problème de cette loi, au delà de ses relents féministes, c'est qu'elle ne s'attaque pas au fond du problème :  le "plus vieux métier du monde" reste dans le champs des choix humains possibles, jusque dans l'environnement conjugal. Ce qui pose problème, c'est l'amont. D'une part la représentation de la femme comme objet, et d'autre part les réseaux mafieux de traite humaine, justement dénoncés tant par Mme Bachelot que par Mme Vallaud. Il est seulement plus facile de pénaliser l"affectueux du dimanche"* que le souteneur mafieux.
 
Le gouvernement fait ainsi une nouvelle irruption dans la morale publique, après le "pariage", qui place l'union homosexuelle dans l'empire du bien , alors que ces unions viennent d'être prohibées dans certains états membres de l'union européenne (la Croatie). Par ailleurs, il maintient la polygamie, pourtant pratiquée largement dans les pays qui fournissent à la France un large contingent d'immigrés, dans l'illégalité. Et toute résistance est inutile : aucun droit d'objection de conscience n'est reconnu aux maires, et aucune objection de consentement mutuel ne sera reconnue aux clients des filles de joie.
 
Morale pour morale, celles fondées sur la religion n'étaient pas aussi répressives, et surtout laissaient l'homme en face de sa propre conscience. En liberté.
 
 

Le texte adopté par l'assemblée nationale est disponible sur ce lien. En résumé, il prévoit : la possibilité pour les prostituées, d'utiliser une identité d'emprunt et une domiciliation conventionnelle; la mise en place d'une instance départementale d'aide; une aide financière de toute personne déclarée "engagée dans un processus de sortie" par l'administration et une association; un titre de séjour à ces mêmes personnes (la très grande majorité des prostituées sont maintenant étrangères); la création d'un fond de prévention, notamment alimenté par des biens confisqués et les amendes des clients; un stage de "sensibilisation à la lutte contre l'achat d'actes sexuels" en complément ou en substitution de l'amende; le classement en contravention de 5° classe (1500 euros d'amende) du fait "de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d’une rémunération, d’une promesse de rémunération, de la fourniture d’un avantage en nature ou de la promesse d’un tel avantage", et 3750 euros en cas de récidive.


 

Pour aller plus loin

Sans doute ce billet ne fait-il pas le tour du problème, et qu'il y a même une certaine indécence à en parler trop légèrement, car il va de soi qu'aucune "de ces gamines africaines, chinoises, françaises ou roumaines ont un jour rêvé, souhaité, désiré, être le réceptacle de dizaines de mâles inconnus"*, que chacune de ces gamines est un drame humain profond.
 

Le manifeste des 343 salauds a été publié sur Causeur, sous des signatures diverses, marxistes et catholiques confondues, et a suscité de nombreuses réactions critiques.

Ce manifeste épingle fort logiquement une des manques aberrants de cette loi : "nous attendons de la puissance publique qu’elle mette tout en œuvre pour lutter contre les réseaux et sanctionner les maquereaux".

Mais, au delà de son aspect polémique et aimablement provocateur, ce texte ne saurait emporter l'adhésion lorsqu'il écrit par exemple "Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux « putes » – et n’en ont même pas honte.", cette absence de honte étant l'abandon de toute responsabilité morale.

Plus loin, il écrit "Qu’il nous arrive ou pas de payer pour des relations charnelles, nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires", ce qui est un argument assez court présenté tel quel, car un consentement apparent n'est pas un consentement avéré. Juste ensuite, nous trouvons : "Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes", ce qui est très discutable, puis "– et même d’aimer ça", ce qui est un argument indéfendable.

Il n'est pas possible de s'insurger contre l'irruption de l'Etat dans un domaine qui relève de la responsabilité et de la conscience morale personnelle, en ne prenant pour bornes que la limite de "mes désirs et mes envies".

Pour tout dire, ce texte est largement en dessous de la qualité intellectuelle habituelle de Causeur, et gagnerait à être oublié rapidement.

Alors essayons d'aller plus loin.
 
Il est certain que la prostitution, payer pour posséder un corps, n'est pas un bien moral (encore que cette définition exclue des formes plus larges de prostitution, comme la prostitution de la parole, ou de l'idéal). Mais la prostitution corporelle n'est pas seulement représentée par les prestations tarifées de Madame Bertrand. A chaque fois qu'il entre dans le don des corps un élément qui n'en fait plus un don gratuit, "passe l'aspirateur et nous ferons l'amour", il s'agit aussi d'une forme de prostitution. Ceci pour dire qu'il existe des formes beaucoup moins abruptes, mais très largement répandues, des activités de Madame Bertrand. C'est ainsi que Laurence Rossignol* a pu affirmer avec grandeur devant le Sénat : "Cette loi n'est pas une loi contre la prostitution, c'est une loi contre l'achat de services sexuels". En France, la prostitution n'est pas interdite, c'est l'achat d'actes sexuel, qui l'est. Le distinguo est subtil.
 
Il est certain aussi qu'il entre en l'homme de "bas instincts", qui sont sa part d'animalité, que le métier d'homme consiste à maîtriser, à dépasser, et quelquefois à sublimer. Mais il est tout aussi certain que l'instinct sexuel n'est pas, par nature un "bas instinct", mais le lieu d'expériences humaines profondes, ''l'infini mis à la portée des caniches"*. C'est tout le problème de la différenciation entre érotisme et pornographie : l'univers du sexe, comme Mercure, est bifrons.
 
Ainsi, dans les clients de prostituées, il y a effectivement des êtres qui viennent y assouvir des pulsions assez méprisables. Mais il y a aussi des êtres qui trouvent là un palliatif à des difficultés d'existence, même si ce palliatif, comme l'excès d'alcool, n'est pas bon en lui même. Qui oserait condamner la misère humaine ? Pour avoir passé, par hasard, une nuit avec un travesti (en tout bien tout honneur, que les bonnes âmes se rassurent), je puis témoigner qu'il peut exister un grand respect du prestataire pour ses clients et son travail, et que ce respect n'existerait pas s'il n'était pas partagé par le respect en retour du client pour son prestataire.
 
L'histoire de la prostitution, alternant selon les époques entre idéalisme et pragmatisme, entre encadrement, interdiction, prise d'intérêts, contrôle hygiénique, activités de police, montre bien que le sujet n'est pas si simple, et qu'une morale publique constante n'existe pas en ce domaine.
 
Il est certain encore que l'Etat Français de 2014 est un être fondamentalement amoral, voire immoral : la vente de tabac, échangeant 50.000 morts par an contre des produits fiscaux, est-elle morale ? Faire croire que les radars routiers sont implantés pour lutter contre la "violence routière", est-ce moral ? Vendre des armes à des populations tellement primitives qu'elles s'en servent, est-ce moral ? Légaliser l'union homosexuelle, et aller jusqu'à interdire toute objection de conscience, est-ce moral ? Ce n'est donc pas par souci de moralité qu'il pénalise les clients de prostituées, mais pour les deux raisons qui lui sont les plus habituelles : le clientélisme électoral, et le narcissisme des élus, voulant inscrire leurs noms aux frontons de l'histoire de France. Puisque Napoléon est mort, et qu'il plus difficile de l'inscrire dans les plis glorieux de drapeaux nationaux, il leur reste le loisir de le faire figurer dans des textes administratifs, fussent-ils stupides.
 
Il est certain enfin que l'élément régulateur de la prostitution n'est pas le fait premier de l'Etat, mais de la conscience morale d'un peuple formé par deux millénaires de traditions chrétiennes, ainsi que de la menace des maladies vénériennes. Si quantifier la part de ces deux motifs relève d'autres études, il reste que dans notre langage, le mot "prostituée" n'est pas un compliment. Globalement, ce métier n'est pas perçu positivement,  même s'il était celui d'une des femmes les plus aimées de Jésus. La plupart des clients de ces demoiselles, en leur for intérieur, se doutent bien que leur conduite n'est pas brillante, et si tout le monde ne va pas "aux putes", ce n'est pas par peur du gendarme. S'il est évident que cette loi va susciter non pas en premier une amélioration du sens moral, mais une adaptation des pratiques professionnelles de ces demoiselles afin de rendre leur activité moins visible, il est possible qu'elle diminue le nombre de leurs clients, au moins temporairement. En revanche, il est tout à fait improbable qu'elle fasse disparaître ce métier.
 
Ce qui est très gènant, dans cette loi, c'est qu'elle est incohérente avec le reste de l'action de l'Etat, sur les éléments qui sont la source de la prostitution. Car il n'existe pas d'action de l'Etat dont l'objet serait de "désobjectiser" l'image de la femme. Au contraire, il fait la promotion de spectacles et de films indécents, il laisse prospérer des sociétés de production pornographiques, ou des ministres faire la promotion de la pédophilie, et affirme sans relâche le droit absolu à disposer de son corps. De même, cette loi ne se préoccupe aucunement de renforcer les dispositifs de lutte directe contre le proxénétisme. Jusqu'à présent, il n'est apparemment pas possible à une prostituée de se réfugier dans un commissariat en dénonçant le proxénète qui l'exploite, aucune ne le faisant. Mais juridiquement, il va devenir possible à une prostitué de dénoncer l'activité illicite de son client, alors même qu'elle n'est pas concernée par l'illicité de sa propre activité. Rien que pour rire, si j'étais dans ce cas, j'appellerai sa responsabilité civile devant le tribunal de commerce.
 
Si le texte ne s'occupe pas de l'amont, serait-il est possible de lui reconnaître des mérites en aval, dans son souci de se préoccuper des conséquences de la prostitution ? Car il institue une obligation de rapport annuel sur la prostitution transfrontalière, l'instauration d'instances départementales de suivi, la possibilité d'utilisation d'identité et d'adresses d'emprunt, des aides financières, et ...l'attribution de titres de séjour en contrepartie d'une conduite repentante.
 
Mais l'Etat tend ici à sortir de son rôle régalien, et comme à chaque fois qu'il en sort, fait les choses de manière dispendieuses et souvent absurdes, dont il fournit l'exemple dans le corps même du texte, en prévoyant d'attribuer aide sociale, argent du contribuable, et titre de séjour valable six mois (ce qui en pratique équivaut à une naturalisation), à toute personne "engagée dans un parcours de sortie". C'est une merveilleuse aubaine pour les réseaux mafieux, qui n'ont ainsi plus à se préoccuper de gérer les fins de carrières de leurs prostituées, l'Etat français y veillant généreusement. A moins que cela ne soit la version Vallaud-Belkacem du concept d'immigration choisie ?
 
Il faut noter également qu'une catégorie de victimes a été oubliée : les humains qui sont parfois issus de ces rapports. Pour les accueillir, il n'y a à ma connaissance qu'une seule association privée, confessionnelle, qui propose une alternative à l'avortement d'Etat, expérience très traumatisante pour les femmes, aux dires même de Simone Veil.
 
La pénalisation imaginée va plus loin que l'aspect pécuniaire, puisqu'elle prévoit, en complément (sur quel critères ?), un "stage de sensibilisation à la lutte contre l'achat d'actes sexuels", dans l'esprit des stages de "rééducation" sur la sécurité routière. Or quand l'Etat se mêle de faire entrer de force dans la tête des citoyens une morale liée à l'air du temps et à la couleur politique au pouvoir, il y a tout lieu de s'inquiéter. Bientôt, pourquoi pas des stages de sensibilisation sur la responsabilité citoyenne de l'électeur qui ne voterait pas dans le sens du parti au pouvoir ? Et des séances d'autocritique pour les récidivistes ?
 
Ce qui est très gênant, dans cette loi, c'est qu'elle ne s'attaque à aucun moment aux responsables principaux. Ne tenons pas compte des difficultés pratiques, et admettons qu'il ne soit pas une mauvaise chose, en soi, de pénaliser le bout de la chaîne, de la même façon que les receleurs sont également amendables. Il n'en reste pas moins qu'il sort de l'entendement de ne poser à aucun moment de question sur la pénalisation des premiers responsables, c'est à dire les réseaux de trafiquants et des souteneurs, et d'une manière générale à tout marchandiseur des corps, et de conserver sa licéité à une activité dont on entend pénaliser les clients, mais pas les fournisseurs.
 
A être totalement déconnectée du reste, cette loi transforme le citoyen, non en être moral, mais en sujet soumis toujours davantage à un Etat immoral : en ce sens, elle fait partie d'un totalitarisme, qui n'hésite pas à s'affubler, dans certains cas, du masque de la bien-pensance.
 
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1 Les députés français ont adopté, mercredi 4 décembre, par une majorité « transpartisane » de 268 voix contre 138 avec 79 abstentions une proposition de loi visant à pénaliser l'achat d'actes sexuels d'une contravention de cinquième classe de 1 500 euros et d'une amende de 3 750 euros en cas de récidive. En complément ou en substitution de cette amende, un stage de sensibilisation aux conditions d'exercice de la prostitution « sur le modèle des stages de sensibilisation à la sécurité routière ou aux dangers de l'usage des produits stupéfiants » est également prévu. Il aura pour objectif « de faire connaître aux clients de la prostitution les conditions de vie et d'exercice de la prostitution ». (Le Monde)

2 La pénalisation était associée à la suppression du délit de racolage. Mais les législateurs se sont aperçus que le Conseil constitutionnel ne permettait pas de repousser l'abrogation d'un délit à partir du moment où le texte qui l'abroge est promulgué. D'où l'abandon de cette disposition. (Le Monde)

 

 

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